Extrait des Mémoires de moi-même par Julia Kristeva

Tome XIV, Chapitre XXVII

(…) L’avion toucha le sol, et les imbéciles applaudirent. Je me surpris à me demander s’ils applaudissent aussi lorsque le dentiste leur arrache une dent? Ou lorsque les sappeurs éteignent un feu? Ou lorsqu’un flic leur colle une contredanse?

L’air à l’extérieur de l’appareil pénétrait par les portes béantes, comme le souffle d’un beau ténébreux aux muscles en saillie qui murmure à votre oreille que vous êtes la plus belle femme du monde qu’il ait vue aujourd’hui. Déjà, les palmiers se pâmaient de me voir arriver dans ce pays où le rêve socialiste pouvait se vanter d’avoir confronté les sceptiques. Après la douane - où, à ma demande, on me fouilla à nue - on nous mis dans un autobus climatisé pour nous conduire à l’hôtel. Un homme à la peau basanée - un esclave peut-être? ou tout au moins un membre du petit personnel - nous informa des magnifiques avantages de notre forfait, ainsi que de la manière appropriée de commander un pina colada avec l’accent local. “Ouna pignia colada por favorrrr !” Il nous rappela en patois tropical que dans nos lointaines contrées, il faisait “frette en tabarnouche” et entrepris de nous faire rire. C’était d’un pathétique touchant. Sollers et son humour distingué (comme lorsqu’il imite le Yorkshire de la voisine pendant des heures) me manquait déjà.

Et c’est là que nous arrivâmes… L’hôtel, ou le “rizorte”, était magnifique dans l’obscurité : vaste et obsédant, avec de grands arbres inconnus qui battaient au vent. L’océan se tenait tapi dans l’ombre, comme un père absent prêt à punir sa petite fille qui découvre avec effarement ce que le maoïsme peut faire pour elle et pour sa sexualité naissante. Au comptoir, on nous attacha un bracelet coloré, insigne humiliant qui nous permettait de commander du rhum et des nourritures barbares. Un autre esclave me conduisit à ma chambre, laquelle on avait eu la drôle d’idée de peindre aux couleurs de la Grèce : bleu et blanc dans le sens de la longueur. Une minuscule grenouille m’attendait là, immobile, sur le plancher de céramique. Je la baptisai aussitôt 席语录 (Zhǔxí Yǔlù) - Petit Livre Rouge. Je l’attrapai de ma main preste et je la donnai au jeune homme qui venait de déposer mes valises et qui me tendait la main en souriant.

Il cessa de sourire et je refermai la porte sur sa déconfiture.

Le lendemain matin, après une nuit solitaire quoique fumante, j’entrepris d’aller voir la mer. Et quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’elle était là, sous ma fenêtre, à quelque mètres de ma chambre, rutilante et ondoyante, comme seule une mer socialiste peut l’être. Tout près, un bar avec un autre membre du petit personnel. Je lui demandai combien coûtait un café. Il me répondit

- It’s all inclusive!

- You miiiine, haille coude ordeur anézing haille ouante?

- Sure, it’s all inclusive!

Je réfléchis quelques secondes. Une idée diabolique germa alors dans mon esprit. Ce fut comme la fin d’un concerto d’orgue dans une église : un pur délice. Je me sentis revivre, métamorphosée. Une idée révolutionnaire, au premier sens du terme. Je savais comment permettre à ce pays socialiste de devenir la plus grande puisssance économique du monde ! Comme je pouvais commander des drinques à l’infini, j’allais pouvoir contribuer d’une manière infinie au PIB de cette perle des Antilles (ou plutôt de cette deuxième perle des Antilles, la première étant bien sûr Paris) : je n’avais qu’à commander sans discontinuer des milliers voire des millions de drinques et ainsi favoriser la culture de la cane à sucre et l’embauche de centaines de travailleurs et travailleuses employés à me servir ! D’ici quelques temps, l’économie roulerait sur l’or et les puissances capitalistes n’auraient qu’à bien se tenir !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Je commandai 30 verres de rhum pur. Le barman, après un moment d’hésitation, obéit en murmurant quelques mots en langage tropical. Probablement des félicitations pour ma trouvaille. Armée de mon plateau bien garni, je m’assis sur la plage et je me mis à penser à Philippe Sollers que j’avais dû faire garder par la voisine pendant mon absence.

Après une gorgée du délicieux breuvage, Sollers me manquait.

Après un verre, je pensais à son pelage.

Après deux verres, j’espérais qu’il pense à moi.

Après trois verres, son existence me paraissait absurde.

Après cinq verres, je parlais lettres attachées.

Après six, je dansais nue avec un homme musclé qui me tenait fermement en me plottant.

(…) Le lendemain matin, j’entrepris de corriger le tir. Mon plan avait une faille… Jamais je n’arriverais à consommer les millions de coquetèles nécessaires à l’envahissement des États-Unis par l’armée socialiste venue des Caraïbes… Il me fallait trouver une astuce… Je mis les trois hommes hors de ma chambre, me délaissai de mon harnais et des accessoires, descendis ma jupe et me rendis au bar de la plage où je commandai de nouveau 30 verres de rhum pur. Le barman - un nouveau - me regarda ébahi et soupira lui aussi en langage tropical. Au lieu de tout boire, je versai diaboliquement le contenu des verres dans une plante qui se mit aussitôt à tituber. Je retournai au bar, la mine déconfite, recommander 30 verres de rhum pur.

Le barman - le même - me demanda si j’avais tout bu? Je lui répondis dans mon meilleur anglais :

- Cheurre ! Ken haille havre maurrre?

- Si signora, no problema ! répondit-il, sincèrement admiratif.

De nouveau je renversai les 30 verres dans la plante qui se mit aussitôt à vomir son 4 heures. Ça marchait ! Mon plan allait permettre de bouleverser la planète, de rendre palpable le rêve du Tché, de revaloriser la lutte des classes. Ahhhh…. si seulement Sollers n’avait pas besoin d’un toilettage quotidien…. Il serait si fier de moi ! Moi, sacrifiant les plantes pour le bien des hommes, est-ce qu’on me donnera le prix Nobel de la Paix ?

(…) tout de même après plusieurs jours de détention. On me libéra en me faisant promettre de ne plus m’approcher d’une bouteille de rhum et de la flore indigène. Mais comment aurais-je pu savoir que je détruisais des canes à sucre, moi?

Je suis une intellectuelle de grande gauche, pas une potagère ! Non mais !

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