C’est le titre d’une gravure du haut Moyen-Âge, qui m’a toujours fasciné par son absence d’équivoque. Et puis je suis né sous le signe de la Vierge, ce qui m’a peut-être fait ressentir une parenté cosmique avec l’oeuvre. Quoi qu’il en soit, je ne me serais jamais douté qu’un jour je vivrais littéralement cette fresque.
C’était hier, une véritable frénésie printanière dans cette nuit passée comme gardien du cimetière. Dès mon arrivée, je constatai une activité faunique inaccoutumée. Des marmottes louvoyaient çà et là par petites bandes entre les pierres tombales et les monuments. Une volée d’oiseaux passa en piaillant au-dessus de la montagne. Je devais rencontrer un Africain congolais posté devant l’entrée principale, un homme d’une cinquantaine d’années qui devait veiller toute la nuit sans bouger que personne n’entre par cette brèche béante du cimetière. Je discutai avec lui et j’en profitai pour sonder les superstitions du bonhomme en lui parlant de cet agent haïtien qui m’a donné ma formation et qui croyait le cimetière hanté par des zombies. L’Africain ne croyait pas aux zombies, mais il a changé de son ton badin pour du plus sérieux lorsque j’ajoutai que ce même Haïtien m’avait raconté avoir rencontré une femme tard dans la nuit qui rôdait de caveau en caveau, qui lui avait dit tout net qu’elle était passée par-dessus la grille en volant. Il s’agissait donc d’une magicienne, pratique à laquelle mon collègue accordait une certaine crédence. Comme j’avais beaucoup à faire, je le quittai sur ces mystères et ne remarquai rien d’autre de spécial avant la tombée de la nuit.
C’est une fois tous les mausolées fermés que j’ai pu m’attarder à observer le paysage en faisant mes rondes. Je constatai rapidement une véritable invasion de ratons-laveurs qui, en couples ou en petites bandes, couraient en tous sens pour se sauver de la voiture, tentant en vain de grimper sur les rebords de la route érigés en véritables remparts de neige depuis le passage de la souffleuse, ce qui à leur échelle fait du cimetière un gigantesque labyrinthe. D’autres grimpaient à quelques deux mètres dans un arbre et se perchaient là en me dévisageaient comme de gros chats. D’ailleurs, des matous j’en vis plusieurs qui rôdaient le long des édifices. Devant autant d’activité, je pensai que j’allais inévitablement faire un road kill et je dus ralentir pendant mes rondes.
J’aperçus plus tard un couple de renards roux. Il y a quelque chose d’affolant à voir tous ces grands yeux ronds et noirs qui vous épient, réfléchir soudainement les phares de la voiture et luire au bord du chemin comme de grosses pièces de monnaie (non, il n’y a pas de castor près du lac du même nom). Une odeur de mouffette vint embaumer les lieux juste au moment où le ciel se couvrait pour la nuit. Je l’aperçus bientôt se dandinant dans un sentier, qui menaçait d’asperger mon véhicule en retroussant sa queue à trois reprises. Il n’y eut fort heureusement pas de dégâts.
Un rien fébrile, j’allai me poster près du sommet, sur l’adret de la montagne. J’inclinai mon siège pour faire une petite sieste et j’ouvris la fenêtre pour éviter que le chauffage ne m’assèche la gorge. Partout autour de moi, j’entendais le fouissage, les grouillements, les reptations et les petits cris de cette faune agitée par le retour du printemps. Je dus lire Proust pour m’endormir. Je fis des rêves érotiques dans lesquels une magicienne africaine s’introduisait dans mon véhicule sous les auspices d’un gros raton pour se métamorphoser lentement et me faire l’amour en me susurrant des propos blasphématoires à l’oreille. Je m’éveillai au paroxysme, stupéfait devant la voûte étoilée du ciel à nouveau dégagé. Ma virginité s’était dissipée comme le brouillard. Des milliers d’étoiles me dévisageaient comme autant de petits animaux non apprivoisables et non domesticables.
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