La distinction entre l’humain et l’animal est incertaine. Certains singes, parfois, s’esclaffent. Les poulpes retrouvent leurs chemins dans les labyrinthes les plus sinueux. Si les humains s’évertuent à se conchier les uns les autres, les mouettes leurs défèquent sur le crâne avec une certaine félicité… L’humain peut être bête, mû par des instincts animals. L’homme comme le chien est parfois tenté d’aller humer le derrière de ses semblables et se dit qu’il serait bien plus simple de copuler avec l’un ou l’autre sans trop porter de jugement. Et puis le civisme, les bonnes manières, le savoir-faire, les rituels sociaux, le coolisme urbain ne sont – je ne vous apprends rien – que de vains artifices masquant grossièrement la véritable nature de l’humain qui ne demande qu’à s’émanciper.

La question se pose toutefois ? L’humain est-il davantage apprivoisable ou domesticable ? La multiplicité humaine, son effervescente diversité, rend cette question aporétique. Peut-être vaut-il mieux, alors, commencer par s’attarder à un cas spécifique pour, un jour peut-être, s’ouvrir à l’universel. Choisissons pour ce faire un être d’exception, un humain d’une maturité exceptionnelle, un pur bijou de la civilisation, j’ai nommé : Julia Kristeva. Ce cas est complexe, voire vertigineux. Un peu de méthode s’impose :

1) Les animaux domestiques vivent à la maison, servent aux besoins de l’homme ou à son agrément, et sont nourris, logés et protégés par lui, tandis que les animaux sauvages vivent dans les forêts, les déserts, en liberté.
J.K. ne vit pas à la maison et ne sert pas les besoins de l’homme. Au plus, boit-elle parfois le thé avec Philippe Sollers qui ne la protège d’aucune façon : elle est ceinture noire d’aïkido et a des bottes du même métal (lire, à ce sujet, son roman Le Samouraï) et si elle visite des territoires sauvages, c’est seulement à l’occasion d’épopées sémantiques à travers les maquis broussailleux, les lacis intertextuels, du monde déchiffrable qui ne se déchiffre pas.

2) Les animaux terrestres vivent sur terre, les animaux aquatiques, dans l’eau et les amphibies, aussi bien sur terre que dans l’eau.
Si J.K pose les pieds sur terre, c’est en s’interrogeant sur la réalité tangible du sol et si elle plonge dans l’eau (elle a horreur d’aller à la piscine) c’est métaphoriquement, afin de se sublimer et de devenir tout entière l’essence ou contre-essence de la chose. Elle est en quelque sorte amphibie, mais l’est sans l’être, l’être appartenant au néant : à terme ne persiste pour elle que l’impudence d’énoncer dans un monde épars.

3) Les animaux carnivores se nourrissent de chair, les herbivores, d’herbe, les frugivores, de fruits ou de graines, les granivores, exclusivement de graines, les insectivores, d’insectes et les omnivores, à la fois de végétaux et d’animaux.
J.K. se nourrit ni de P. Sollers, ni de M. Duras. Si tel avait été le cas, elle ne se serait de toute façon pas nourrie de chair, mais de magmas conceptuels. Parfois, assise sur la terrasse d’un café à Saint-Germain-des-Prés, J.K. tend subitement la main et attrape un papillon égaré. Elle regarde un instant son poing fermé, puis – subitement – le porte à sa bouche et gobe l’insecte. Pafois… seulement.

4) Les ovipares se reproduisent par des œufs, les vivipares mettent au monde des petits vivants.
J.K. ne se reproduit pas.

Bourdonne-t-elle ? Glapit-elle ? Roucoule-t-elle ? Coasse-t-elle ? Grumelle-t-elle ? Hennit-elle ? Seulement lorsque s’élève en elle le mouvement insaisissable de la révolution, pour un temps seulement avant que ne revienne la turlupiner l’éternel questionnement sur le sens et le non-sens de la révolution qui titillera jusqu’aux racines de son rhizome intérieur. Puis, de nouveau : la prostration.

Au terme de notre enquête, il nous faut retrouver notre question fondamentale : Julia Kristeva est-elle apprivoisable ou domesticable ? (voir, à ce sujet, le descriptif de la catégorie « Le non apprivoisable et le non domesticable)
a) Apprivoisable ?
J.K. est étrangère à l’amitié, mais familière avec la prise de thé.

b) Domesticable ?
Peut-on la maintenir en captivité ? Sans doute, mais pour un temps seulement, les capacités sublimatoires qu’elle a développées en orient lui permettant bientôt de se liquéfier pour aller couler sous les murs, puis dans les caniveaux. Et si elle donne la vie, se sera uniquement dans un processus autoréférentiel où, revenant à elle dans un mouvement spéculaire, elle deviendra son propre miroir, l’éclat de son entité intrinsèque qui s’autogénèrera.

On peut conclure de notre analyse que Julia Kristeva ne peut être tout à fait ni domestiquée ni apprivoisée. Par conséquent, peut-être représente-t-elle l’élément disjonctif irréductiblement hostile et sauvage ?

Commentaires:

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire