Par Borg Borygme
Jean-Ursule (nom fictif) a tout du bon père de famille : il est têtu, colérique, alcoolique et engueule régulièrement des outils de jardinage lorsque ceux-ci refusent de démarrer. Cet homme de 42 ans gagne très bien sa vie dans un domaine de pointe : il organise des dégustations de pizza dans les supermarchés et se satisfait des sourires des vieilles dames lorsque celles-ci affirment la bouche pleine que « hmmm… c’est délicieux ! ». Mais Jean-Ursule a un terrible secret dont personne ne se doute, pas même son hygiéniste dentaire à qui pourtant il confie jusqu’au moindres détails de son existence : il est gaucher de naissance.
Depuis qu’il a subi la grande opération, Jean-Ursule croit avoir payé sa dette envers la société et maintenant qu’il a viré à droite, il accepte de se confier à Intoxicated Press pour témoigner de la vie de ses ex-semblables et pour recommander la prudence aux enfants devant une aberration de la nature.
« Les gauchers, nous explique-t-il, sont ces êtres louches qui vivent tapis dans l’ombre, à l’insu de tous, repliés, troglodytes sociaux, engoncés dans leur hypocrisie…. jusqu’au jour où, vlan!, ils révèlent au monde leur immonde nature de gaucher ! » « La main croche, le doigt tordu dans d’affreux mouvements spastiques, le coude écarté pour écrire, l’oeil torve, la bave au coin de la bouche, le nez renifleur, le cheveux gras, les pieds sales : lorsque le gaucher se révèle, il se remarque comme un cul au milieu du visage, affirme l’homme, la honte aux yeux. »
Jean-Ursule est catégorique : c’est à la bibliothèque municipale que les gauchers se sentent le plus à leur aise. En effet, dans une bibliothèque, un environnement plein de murmures de tolérance et de silences d’acceptation, les gauchers se sentent en confiance et arborent leur difformité à la manière d’un trophé, écrivant à grands gestes ce que les gauchers ont l’habitude d’écrire : quelque lettres de menaces à des dames âgées ou quelque plans pour fomenter un vol de poussettes. En ces lieux où leur sécurité est garantie par de grosses bibliothécaires adipeuses aux repousses rugueuses qui sentent fort et qui entendent tout, les gauchers se croient autorisés par Dieu (ou Ses gorgones) à faire fi de leur ignominieuse nature. Ils laissent ainsi libre cours à ce qui caractérise leur nature d’avortons, sous les yeux horrifiés des petits garçons qui tentent de trouver dans le nouvel album “Astérix contre le Crystal Meth” le réconfort nécessaire à la réussite de leur 2e année.
Un autre lieu où le lobby gaucher est ultra-puissant : le sport. On fabrique maintenant des bâtons pour gauchers, des mitaines pour gauchers, des jackstraps pour gauchers. Jean-Ursule, depuis sa tendre enfance où il évoluait comme moustique, voulait jouer à l’aile droite, quitte à patiner de reculons. Mais sans penser aux graves conséquences psychiques, les entraîneurs s’entêtaient à le faire jouer à gauche, confirmant sa difformité aux yeux de la foule qui le huait (en plus qu’il patinait légèrement sur la bottine et comptait régulièrement dans son propre but).
Autre calamité du lobby gaucher : le baseball. « Quand je jouais “vache” au champ gauche, je recevais toujours la balle frappée par les droitiers, plus forts et plus puissants que nous … et c’était terrible, la balle roulait, roulait, roulait, et moi je tombais sur mon cul et les autres riaient de moi et ne voulaient plus que je sois dans leur équipe, explique Jean-Ursule. » « Quand on faisait les équipes, j’étais toujours le dernier choisi et les deux chefs s’obstinaient pour ne pas m’avoir : “On vous le laisse!” “Non, prenez-le!” “On l’a eu la dernière fois!” “On veut pas de maudit gaucher, ça sent mauvais les gauchers!” »
Cette expérience traumatisante a renforcé la volonté de Jean-Ursule de subir la grande opération. Réalisée dans les laboratoires ultramodernes de l’Église de Scientologie, rue Papineau à Montréal, l’opération consiste à “déploguer” les neurones déffectueux du cerveau grâce à la dianétique, une méthode sans douleurs. « En même temps, j’en ai profité : je me suis fait grossir la graine, poser des cheveux neux, refaire le nez, shooter du collagène, et tout ça pour seulement 18 999 $ et la garantie qu’aucun représentant n’ira chez moi. Big deal ! »
Après des années de torture mentale, Jean-Ursule peut enfin espérer une vie normale. Tranquillement, avec le soutien de sa maman et de ses neuf chats, Jean-Ursule affronte ses peurs une après l’autre : il s’est inscrit dans la Ligue mixte de balle-donnée de Nouveau-Rosemont et attend toujours l’appel d’un certain Robert (bénévole) pour savoir c’est où la prochaine game. Dans quelques mois, Jean-Ursule pense qu’il sera prêt à aller à la bibliothèque municipale pour emprunter son livre préféré “Recettes simples du 3e âge - Des mets simples pour éliminer la monotonie dans le boire et le manger”.
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