Il y a longtemps que je n’ai pratiqué un quelconque sport d’hiver. La course à pied a amélioré mon profil bien avant que je n’y perde la face, mais c’est exigeant pour la pile. Chaque fois que je manque de me tordre la cheville en sautant par-dessus une poubelle, ou que j’esquive les crachats d’un matou farouche heureusement (quoique bizarrement) tenu en laisse par sa maîtresse, je songe, comme Citizen Kane, au bonheur pur de se laisser dévaler une pente en toboggan. Ou en skis. Il est vrai que le ski aussi est un sport périlleux. Il exige des chevilles d’acier, des cuisses et des fesses en béton et un esprit net : un objectif, une volonté, un trait (et une passe de saison). Avec moi, skieur piètre, mais téméraire, pas de louvoiement, pas de bosses, non : la vitesse pure, celle qu’on atteint sur la douce arrête d’une courbe, lorsque les lunettes s’embuent et que s’atténue la ligne de démarcation entre la piste et les voies d’accès à la machinerie…
On remarque d’abord que la neige n’est plus aussi compacte, qu’on ne croise plus de skieurs, que l’espace se rétrécit imperceptiblement et que les flocons tombent plus paresseusement, dans ces corridors à l’abri des bourrasques. Puis, à un certain point, vous réalisez que vous êtes prisonniers des ronces et du hart, ainsi que des vieilles mottes de foin jaunies qui transpercent, ici et là, la neige. Vous voilà seul et isolé. Ne reste plus que le cri inquiétant de l’épervier pour vous signaler que vous êtes encore sur terre. Alors, plutôt que de rester stationné dans ce décor molletonné (et non-hormone décolletée), pourquoi ne pas retirer vos skis et dévaler le reste à pied? (Allez au prochain paragraphe)
Comme j’avais déjà parcouru un bon kilomètre dans cette impasse, je jugeai qu’il serait plus facile de rejoindre le pied de la montagne d’abord, quitte à me rediriger ensuite vers la station. Lorsqu’on se perd en hiver en montagne, il y a un principe simple auquel on doit se tenir aussi ferme que le kamikaze à son manche à balai : tant que ça descend, tout va bien. La civilisation, que je sache, elle est en bas. Remarquons au passage qu’il est plus aisé en hiver qu’en été de dévaler une pente, puisque la légère résistance de la neige compense la poussée gravitationnelle, celle qui donne mal aux genoux dans une randonnée estivale, et qui vous fait craindre de trébucher et de vous érafler le visage et la paume des mains. On peut presque se laisser tomber et le travail se fait tout seul.
Aussi ne m’a-t-il fallu guère plus de 20 minutes avant d’apercevoir une habitation. J’avais depuis longtemps repéré une lueur, mais je craignais qu’il ne s’agisse d’un lampadaire au milieu d’une route perdue. C’était plutôt la lanterne du portique d’une vaste et pittoresque retraite au toit en pignon, dont la cheminée fumait tranquillement, ce que l’on appelle communément un chalet de ski. Il y aurait donc là du monde qui pourrait m’aider à retrouver mon chemin vite fait, car il se faisait tard. Bien sûr j’aurais l’air un bouffon avec mes deux skis sur l’épaule et mes sourcils givrés, mais avec quelques blagues on fait des miracles et on gagne des rides en char. Et puis j’avais soif. Et puis, je l’avoue, c’était la pleine lune un vendredi 13 d’une année bissextile, et je me sentais porté par le mystère.
Mais, certes, oui, c’était là une bien mystérieuse cabane. Il y avait trois voitures stationnées à l’écart, et je pensai que j’arriverais au beau milieu d’une fête ou d’un souper de famille. Cependant, en approchant, je n’entendis ni le beat ni les éclats de rire caractéristiques de l’un et de l’autre. Bien plutôt en sourdait-il une sorte de chant harmonique et doux, quoique grave, et quand j’entrai dans la clairière dégagée autour de l’habitation, ce chant se ponctua d’une forme de récital rauque que semblait psalmodier une voix de basse. À ce moment, je crois que ma raison luttait contre mes sens, abasourdis par la circulation du sang dans mes tempes et mes tympans. Je me sentais entraîné. Était-ce l’élan de la descente? Toujours est-il que je m’y précipitai, comme magnétisé par une nécessité souterraine, et il n’est pas question ici d’aqueduc.
Il me fallut cependant m’arrêter lorsque je fus parvenu à proximité. Les chants se distinguaient dès lors si nettement que je pris un instant pour réfléchir à leur signification. Étais-je sur le point, inconscient, de commettre une profanation, en faisant irruption au beau milieu d’un rituel ancien certes, mais non encore accepté? Risquai-je d’être sacrilège aux yeux d’une secte suspicieuse, voire hostile envers les étrangers? Le mieux à faire et le plus prudent serait de contourner le chalet, d’aller planter mes skis sur le chemin menant au stationnement, puis d’aller ensuite jeter un coup d’œil, discrètement.
Les rideaux avaient été tirés partout, à l’exception d’une minuscule fenêtre donnant sur l’évier de la cuisine. J’allai donc me poster sous cette fenêtre, furtif comme Bob Morane. D’abord, je n’entendis que les bruits des conduites d’eau, mais par la suite je crus distinguer une voix de femme, et tendant l’oreille, je parvins à saisir quelques bribes d’italien « Sono così assetato! (…) Ho bisogno di un resto (…) non lo aspetto». Une voix masculine y répondit en italien également, mais de cette voix je ne perçus que son fort accent germanique (les accents germaniques sont toujours de forts accents germaniques). J’eus de la chance de ne pas me faire repérer, car il se trouvait à la fenêtre un vieux thermomètre en stainless dont le large cadre réfléchissait le visage de la femme s’abreuvant à l’évier. L’uniformité des contours de ce visage symétrique était accentuée par un épais maquillage. En écho sur les parois rocheuses de la montagne, résonnait toujours le cri sinistre de l’épervier.
J’entendis une porte grincer à l’arrière. Quelqu’un devait venir prélever quelques bûches sur la cordée de bois. À ce stade je ne sais pas ce qui me poussait à continuer ma progression. Était-ce la nécessité dans laquelle je me trouvais de retrouver ma route, ou bien m’étais-je obstiné sur ma première impression de familiarité avec cet endroit? Était-ce le visage de cette femme, ou les chants envoûtants? Égaré, illusionné, séduit et envoûté : étais-je tout cela à la fois? Au moins, j’étais encore habillé; il ne pouvait donc rien m’arriver de bien grave. Je me dirigeai donc résolument vers l’arrière, bondis par-dessus la cordée de bois, ouvris énergiquement la porte, me dirigeai droit sur l’escalier menant au rez-de-chaussée dont je gravis les marches quatre à quatre, parus dans la cuisine et demandai à l’Italienne, d’une voix de stentor : « voulez-vous m’é… »
Mais je fus pétrifié d’horreur. Se retournant vers moi, elle me présenta ce même visage entr’aperçu à la fenêtre, mais cette fois ses yeux livides s’étaient liquéfiés en encre de chine et sa mâchoire en convulsion s’irisait des veines bleutées. Je sentis un vent humide caresser mes mollets et je crus que des bulles d’air se formaient aux articulations de mes chevilles. Il se fît un bourdonnement persistant dans mes oreilles, et bientôt je crus percevoir des sons inarticulés s’agglomérer en imprécations, puis en une litanie ou une homélie au pas rigidement mesuré, mais dont il était impossible de tirer aucun sens. Cette homélie, prononcée d’une voix traînante et s’accompagnant de gestes enlacés, n’était peut-être en somme qu’une pulsation qui me dépossédait, m’enivrait, et dont j’ai tout oublié à l’exception de sa prodigieuse lenteur et l’envergure cyclopéenne. Ce n’est pas un simple oubli, non : mon souffle lui-même se refuse à la prononcer, et c’est sous sa censure, réflexe vital, qu’est bâillonnée ma mémoire.
D’ailleurs, à partir de ce moment je ne me rappelle rien. On m’avait retrouvé au matin, attaché sur le siège d’un monte-pente, pendouillant comme un pantin : j’allais en sens contraire des premiers skieurs, comme un rejet de la montagne. Il se peut qu’on m’ait utilisé comme cobaye dans un rituel horrifiant, car sur mon grabat d’hôpital, je ressentais de vives douleurs dans mes chairs, mais ce pouvait n’être que des plaies de lit. Il se peut que la soirée se soit terminée de façon agréable, puisque je me sentais des relents d’alcool; je ne sais pas. J’entends le cri de l’épervier : suis-je encore sur terre ?
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