Mysterious, 20/06/2007 [Entomologicae Bestiare, Mourir au Canada]

Mysterious, 20 juin 2007
Enregistré dans :Mourir au Canada, Entomologicae Bestiare

J’aime le lit car c’est le seul endroit où, comme le chat,
je puis faire le mort en respirant tout en étant vivant.

- Arthur Cravan

Elle m’avait fait couler un bain. Depuis combien de jours ne t’es-tu pas lavé ? Je ne lui avais pas répondu ; elle avait claqué la porte en partant. Étendu sur le lit, je me laissais bercer par le rythme de ma respiration. Elle n’allait pas être de retour avant la nuit tombée ; j’allais m’assoupir et somnoler doucement. J’étendis le bras pour tourner au maximum le bouton du calorifère fixé près du lit. L’appareil ronronnait en chauffant. Mon bras pendait le long du matelas. Je rêvais des des tropiques. Elle, elle n’avait cessé de me vanter le Saguenay. Elle y était née et rêvait d’y retourner. Elle y avait ses racines, ses amis, sa famille. C’était arrivé presque par hasard : on lui avait proposé du travail à Chicoutimi, un emploi dans son domaine, une nouvelle entreprise qui devait revaloriser la région, une offre qu’elle ne pouvait refuser. Je l’avais suivie. Par amour, sans doute.

Je me rappelais la jungle à Tikal : son climat torride, sa végétation luxuriante, les cris des singes hurleurs… J’avais grimpé au sommet d’une pyramide maya ; prétextant la fatigue, elle ne m’avait pas suivi. L’édifice émergeait au-dessus des arbres. J’étais seul. Autour de moi s’étendait une mer de verdure, la jungle à perte de vue. Un soleil de plomb me tapait sur le crâne. Il me semblait que ma chair fumait et que j’avais la tête auréolée de lumière. J’étais petit sous le soleil, mais me sentais immense : il n’y avait que le ciel, la jungle et moi. J’avançai les bras, les tendant vers le soleil, comme pour l’enlacer. La tête levée vers le ciel, je laissai mes yeux se fermer. Le monde était rouge sous mes paupières. Je ne voulais pas être ailleurs. Ce sont des pas sur l’escalier qui me rappelèrent ce que j’étais. Un groupe de touristes grimpait la pyramide. M’avait-on vu ? Je laissai mes bras retomber contre mon tronc. J’avais un peu honte, comme si j’avais été humilié : j’appartenais décidément à l’espèce humaine. Un premier touriste me rejoint au sommet, le pas lourd, le souffle court et le t-shirt imbibé de sueur. Il fut bientôt suivi d’une série d’autres. L’un d’eux tenait un caméscope à la main. Il filmait ses pairs qui riaient fort en prenant la pose devant le paysage. Ils s’entassaient à mes côtés, s’agglutinant, formant une masse bruyante et suante. Un bras frôla le mien. Je me souviens encore du contact de sa peau moite contre la mienne. Ce jour-là, j’eus des envies génocidaires ; aujourd’hui, je ne souhaite que peu de chose, savourer l’inactivité, peut-être.

Elle était partie travailler. J’avais la journée devant moi, mais savais qu’elle allait revenir le soir venu. Elle allait entrer dans l’appartement en emportant avec elle l’air glacé du mois de mars au Saguenay. Nous nous étions rencontrés sur une terrasse à Montréal, rue St-Denis, et étions partis pour l’Amérique latine l’automne venu. Auberges à bas prix, escapades dans la jungle, cocktails sur la plage, plongée sous-marine… Nous ne justifions pas nos actes et passions d’un pays à l’autre comme si chacun était le nôtre. Dis-moi chérie, pourquoi ne sommes-nous pas restés sous le soleil du Paraguay ?

J’avais la journée devant moi, mais elle allait revenir. J’entendais déjà ses reproches : Tu ne sors jamais, si au moins tu te lavais, tu ne portes même plus de sous-vêtement. La chaleur montait dans la pièce et je commençais à suer. Lorsqu’elle allait rentrer du travail, je savais qu’elle allait baisser le chauffage et m’obliger à me lever pour changer les draps du lit. La veille, sa main avait, ce faisant, frôlé mon bras ; notre premier contact physique depuis plusieurs jours, ses doigts froids contre ma peau. J’avais frémi. La dernière fois que j’étais sorti avec elle, nous étions allés au centre-ville de Jonquière. C’était par une nuit glaciale, mais, dans les bars, paraît-il, l’ambiance était chaleureuse. Je me souviens d’avoir aperçu, à travers une fenêtre givrée, une motoneige qui roulait sur la rue principale.

Elle allait revenir. Des reproches, encore : Tu n’as plus vingt ans, il faut penser à ton avenir, as-tu consulté les offres d’emploi ? Trouver du travail à Chicoutimi avec un bac en anthropologie : j’allais finir pompiste ou commis de dépanneur. Et puis, avais-je vraiment envie de travailler ? Je n’espérais rien. Je ne m’inquiétais ni de mon avenir ni de ma survie. Étendu dans mon lit aux draps imbibés de sueur, j’étais assis sur la plage sous un soleil brûlant : des poissons scintillaient parmi les vagues, un gros crabe s’était figé à quelques mètres de moi, la sueur perlait sur mon front, je respirais doucement. Pourtant, ce jour-là, je ne parvenais pas tout à fait à me détendre. Chérie, dis-moi, quand retrouverons-nous le soleil des tropiques ? Elle allait revenir et j’anticipais son retour. Peut-être devais-je faire quelques concessions ? De ma chambre, je pouvais voir la porte entrebâillée de la salle de bain. Quelques mètres seulement ; j’envisageai de m’y rendre en rampant. Je m’imaginais à plat ventre sur le plancher grinçant, me prenant pour une tortue de mer, les bras et les jambes allant et venant dans la poussière, puis je me dis que, tout de même, ce n’était pas raisonnable, et je m’assis au bord du lit. Sur le mur, elle avait accroché une photo où nous posions tous les deux sur les rives du lac Atitlan. L’image me semblait factice ; nos dents étaient trop blanches et le ciel trop bleu, mais pourtant, tandis que je nous revoyais tous les deux, posant l’un à côté de l’autre – je dois le reconnaître – elle me manquait un peu. J’avais le goût d’elle, mais sa vie allait à toute allure et je ne savais comment la retenir. Elle courait vers l’avenir alors que je l’aurais bien gardée près de moi. Nous aurions fermé la porte de la chambre, monté le chauffage au maximum et nous serions collés l’un contre l’autre, nos sueurs se mélangeant comme pour former un adhésif : nous nous serions enfermés dans un cocon et aurions hiberné, ensemble, loin du monde. À l’heure qu’il était, elle devait déjà être au travail. Elle appelait des clients, répondait à des courriels, faisait la promotion de son entreprise. Certains jours, elle prenait même sa voiture pour traverser le parc des Laurentides et se rendre jusqu’à Québec y rencontrer des gens d’affaires. L’aller-retour en une journée ; elle me l’avait dit. Elle était fraîche et vive, jeune et dynamique, prête à faire sa vie en société ; je l’avais préférée étendue sur la plage à mes côtés. Je revoyais les lunettes fumées posées sur son nez et les goutelettes de sueur qui reluisaient sur sa peau. Ici elle ne se consacrait qu’à son travail ; elle avait de l’ambition, paraît-il, et n’avait pas de temps à perdre. Moi, je pouvais me contenter de prendre un bain. Après tout, elle ne m’avait rien demandé d’autre. J’hésitais pourtant à le faire. Sur un mur de la pièce, une lézarde s’étirait du plafond vers le plancher. De jour en jour, elle semblait plus longue, mais ce matin-là, je croyais la voir s’allonger, presque imperceptiblement. Je fermai les yeux et pensai à ces insectes qui devaient reposer à l’intérieur du mur, blottis dans la laine minérale. Je les imaginai se réveillant avec le printemps et élargissant la lézarde avec leurs petites pattes pour se glisser dans ma chambre, puis je me dis que c’était peu probable, que ce n’était là qu’une image. Je ris tout bas et me levai. Mon sexe pendouillait entre mes jambes. Je fis quelques pas jusqu’à la porte de la salle de bain que je poussai d’une main en m’appuyant de l’autre sur son cadre. Devant moi, un miroir couvert de buée me renvoya mon image trouble. Cela aussi me fit rire. Il faisait très chaud dans la pièce. L’eau du bain devait être brûlante. Je voyais la vapeur s’en élever ; m’y plonger tout de suite ne serait pas sage. Il s’agissait d’une baignoire à l’ancienne, perchée haut sur pattes, dont l’émail s’écaillait à plusieurs endroits. Sa cuve était creuse, mais peu longue : j’aurais pu m’y plonger tout entier, mais seulement les jambes repliées. On aurait dit un curieux animal. Il me rappela le lit animé de Little Nemo marchant sur ses pattes extensibles. L’air était vaporeux et la chaleur me montait à la tête. Je fis un pas dans la pièce puis me laissai glisser contre le mur ; mes fesses se posèrent sur le carrelage. Si, dans les hauteurs de la salle de bain, l’air était torride, son plancher restait relativement frais. Moi qui avais tant rêvé des tropiques, je m’accomodais alors d’une température plus douce. Je courbai la tête et laissai mes paupières retomber sur mes yeux. Je ne pensais plus trop à prendre un bain, mais me revoyais, semblablement assis, contre un rocher, près d’une lagune du Yucatan, bercé par le clapotis des vagues, avec toi, il n’y avait pas si longtemps. Je sentais le sang couler dans mes veines et m’entendais respirer doucement. J’entrouvris les yeux et mon regard glissa lentement sur le carrelage. Sous la baignoire s’ouvrait un petit univers, un espace à part. Je m’étendis à plat ventre et rampai jusqu’à elle. Sous sa cuve, entre ses pattes, s’étaient accumulés de petits tas de poussière auxquels s’entremêlaient des cheveux. Je les tâtai du bout des doigts ; ils étaient un peu poisseux. Une légère odeur de moisissure me monta au nez, sans me déplaire. Si l’eau du bain devait être brûlante, l’espace qui s’ouvrait sous lui offrait une température plus tempérée. J’y étendis mes deux bras et y posai mes mains à plat, les doigts écartés, semblables à des étoiles de mer. Ma cage thoracique se pressait sur le carrelage à chacune de mes inspirations. J’avais placé mon menton sur le plancher, comme un pillier soutenant ma tête à l’angle de mes deux bras. Les yeux grands ouverts, j’avais devant moi un petit monde que j’explorais du regard. Bientôt, je pus voir des poissons d’argent se glisser entre mes doigts.

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