J’étais allé en randonnée dans les alpages savoyards. Au loin, des brebis broutaient sur leurs pâturages. J’avais trop lu F’murrr et imaginais ces ovins concoctant quelque plan machiavélique pendant que le chien de berger fabriquait des automates à l’effigie de René Descartes. Je marchais d’un bon pas, fredonnant gaiement (sur un air connu) : «La-la-la-hip-la-ya. La-la-la-hip-la-ya…» en espérant croiser une bergère en mini-jupe, objet de mes fantasmes les plus fous. Là, derrière une butte, je crus entendre quelque chose bouger. Peut-être s’y cachait-elle, la mignonne, la jouvencelle des montagnes ? Je m’approchai discrètement, furtif comme le renard, vorace comme le jaguar, et – vlam ! – je bondis derrière la butte, prêt à saisir et à croquer, mais ne trouvai âme qui vive. Derrière la butte, point de chair fraîche, mais l’ouverture d’un terrier, creusé sur son flanc. Terrier de lièvre ou terrier de marmotte, néophyte en la matière, je n’en savais rien. Je repris donc ma marche, mais en silence et le pas mal assuré. Inquiet, je me sentais suivi, traqué, épié. Je ramassai un bâton, long, dur et noueux, une houlette devant me soutenir dans ma marche, comme une troisième jambe. Je la tenais le poing serré prêt à l’employer pour me défendre et faucher la bête d’un puissant coup de son bois sec. Je n’étais pas en sécurité. N’avait-on pas réintroduit des loups dans la région ? Là, derrière un buisson, une ombre fugitive ; je fis comme si de rien n’était. Plus loin, dans l’herbe longue, quelque chose bougeait ; j’accélérai le pas. J’étais décidément traqué, mais préférais inverser les rôles et, de proie, devenir prédateur. Je marchais en regardant droit devant pour éviter de trahir mes intentions et – vlam ! – je sautai derrière un arbre où j’avais entendu l’ennemi bouger et je la vis, la sale bête, l’infâme, le grugeur de montagnes, la marmotte, au moment même où elle courait se réfugier dans son terrier, rampant comme la limace, vicieuse comme le serpent.

Je pris le chemin le plus court pour retrouver le refuge, l’halte de randonneur, où j’avais prévu de passer la nuit. Elle ne cessèrent de me suivre, parcourant leur vaste réseau de terriers pour ressurgir ça et là, pointant la tête ou le museau, me narguant du regard, en voulant sans doute à mon pot de beurre d’arachide crunchy-croquant Kraft et plus encore à ma santé mentale.

Je dormis très mal et fis un rêve – un de ces songes aux images claires et fortes qui marquent l’imaginaire. J’entrais dans un aéroport vêtu d’un ample manteau de berger, un chapeau à large bord sur le crâne et un bâton de marche à la main. Je m’avançais dans la foule, au milieu des têtes coiffées de turbans, de casquettes des Red Skins et de kippas, et j’ouvrais grand mon manteau duquel jaillissait une horde de marmottes sanguinaires, leurs corps ramassés semant la cohue dans la foule terrifiée.

Je suis revenu à Montréal et les marmottes ne me quittent plus. Les pores de ma peau sont les entrées de leurs terriers ; elles circulent dans mon réseau sanguin. Je suis un alpage vivant, un sommet ambulant, mon nez est un pic, mes épaules sont des vallées. J’ai depuis longtemps renoncé à apprivoiser l’inapprivoisable et cohabite avec cette vermine qui habite ma chair, qui y hiberne, qui s’y reproduit. Parfois, je rêve qu’une meute de marmottes me suit pas à pas, guidée par la musique de mon pipeau. La nuit, je suis le meneur de marmottes qui sème la mort avec sa horde, mais je me réveille le matin en me grattant frénétiquement la peau, comme pour les chasser, elles qui ont fait de moi leur territoire, leur seul lieu de séjour, leur domaine. J’ai tenté de me réfugier loin d’elles, dans un espace utopique, un Nirvana rationnel expliqué par la science, un refuge imaginaire auquel je parviendrais, par la force de ma volonté, à donner la consistance d’une forteresse, mais rien n’y fait. Il n’existe pas de lieu inaccessible aux rongeurs. Ils rongent, ils grugent, ils creusent, ils grimpent, en moi, tout autour, où que j’aille. Je me suis résigné : ces marmottes ont occulté ma vie ; je n’existe plus que pour elles. Nous sommes indissociables et, bien qu’elles me fassent souffrir, je suis grâce à elles olympien comme la montagne et j’espère, bien que rongé de l’intérieur, avoir la pérennité du plus solide des rochers.

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