Mysterious, 12/08/2007 [Théorie]

Les annales du FAS comptent vingt-deux auteurs ayant publié un total de cinq cent dix-sept articles classés dans vingt-sept catégories et auxquels sont associés mille sept cent cinquante-neuf commentaires sans compter ceux (très nombreux) qui s’envolèrent un jour tragique au gré des vents analogiques du cyberespace. Certains auteurs ne comptent qu’une seule publication à leur actif, un nombre considérable de commentaires ne commentent absolument pas les articles auxquels ils sont associés et plusieurs catégories sont sous-utilisées. Nos textes se réfèrent les uns aux autres, regorgent de liens intertextuels qui renvoient souvent à des écrits aujourd’hui perdus, car publiés sur l’ancien site des Annales du FAS. De nombreux articles furent annoncés sur nos pages, mais ne virent jamais le jour ; je pense entre autres aux innombrables séries avortées, aux textes-feuilletons qui ne connurent jamais de conclusion (les connaîtront-ils un jour ?) comme M. en croisière, les aventures de Sylvius Albinus, le Best-Seller ou les chroniques de la stupidité en région.

Les annales du FAS forment un amalgame chaotique de textes disparates dans lequel seul l’initié sait (ou fait mine de savoir) se retrouver. S’y côtoient poésie pure et médiocrité à l’état brut, littérature des poubelles et grands moments de philosophie expérimentale s’acharnant à expérimenter l’inexpérimentable. Nos rares publications papier apparaissent alors comme de vaines tentatives d’organisation du FAS, comme une réunion logique d’articles apparemment liés, car appartement aux mêmes familles thématiques souvent très abstraites (pensons, à ce propos, au récent numéro « spécial Hé, hé, hé… »). Il faudra un jour qu’un chercheur du Laboratoire de métaphysique expérimentale trace un tableau représentatif du FAS, une sorte de vaste toile d’araignée aux fils brisés ou un gigantesque poulpe aux tentacules entortillées…

Je l’ai déjà dit ailleurs, l’histoire du FAS ne date pas d’hier : elle est longue et complexe et ses exégètes ne s’entendent ni sur son origine, ni sur son évolution, et ne se risquent surtout pas à envisager sa fin, bien que, pour moi, le FAS ne puisse que s’autodétruire, soit en se déchirant pour se disséminer dans l’univers, soit en se s’invaginant – par excès autoréférentiel – jusqu’à l’implosion.

Il y a quelques années, je me trouvais à Cluj-Napoca où je devais prononcer une allocution dans le cadre d’un colloque consacré aux rapports étroits qu’entretiennent littérature et entomologie. Après l’événement, je me retrouvai à prendre un verre avec Felicia, une entomologiste roumaine dont le regard avait l’éclat des mille facettes des yeux d’une mouche. Je lui parlai de l’oeuvre oubliée du poète albanais Thrank Spiroberg, lui-même amateur d’insectes. Elle me dit : « N’est-il pas un des auteurs présumés du mythique Paroles de vase parfois appelé Conversation entre un bernard-l’ermite et le fantôme du capitaine Avery et, plus rarement, Soupirs des profondeurs ? » Je ne sus lui répondre et perdis le fil de la conversation, tandis que j’étais peu à peu obnubilé par son regard. Je ne la revis jamais.

Il y a peu, de passage à Budapest, j’étais plongé dans un bassin d’eau chaude en compagnie d’un ami magyar. J’avais l’esprit embrumé par l’air vaporeux de la pièce et le vague à l’âme. Je ne sais trop pourquoi, je pensai alors à Felicia et racontai ce qu’elle m’avait dit sur l’oeuvre présumée de Thrank Spiroberg. Mon ami magyar était déjà familier avec cette histoire : « J’ignore qui est l’auteur du texte, me dit-il, mais une légende raconte qu’un de ses auteurs supposés l’aurait entièrement tatoué sur sa peau (à moins qu’il ne l’ait fait sur la peau d’un autre), la couvrant de ses lettres. C’était un homme mince, presque rachitique. L’histoire dit toutefois que des troubles endocriniens le firent bientôt souffrir d’obésité endogène : il grossissait de jour en jour, sa chair se boursouflait, sa peau s’étirait et le texte qui y était tatoué s’étendait au même rythme qu’elle ; ses phrases s’allongeaient, de nouveaux mots s’y traçaient… Après sa mort, on le dépouilla. Sa peau fut arrachée de sa chair, puis tannée : on en fit un parchemin. Divers groupes sectaires luttèrent pour en prendre possession : on disait qu’il contenait de rares secrets, des réalités auparavant dissimulées dans l’espace entre les mots, mais révélées par l’extension du texte. Au gré des luttes, le parchemin aurait été déchiré en plusieurs morceaux et disséminé de par le monde. » Thrank Spiroberg fut-il l’auteur du texte ? Je l’ignore. La légende racontée par mon ami magyar repose-t-elle sur des faits véridiques ? Je n’en sais rien. Mais si tel était le cas et si – comme on le suppose souvent – Thrank Spiroberg fut un activiste fondateur du FAS, peut-être faut-il voir dans son oeuvre l’ancêtre des Annales du FAS ou – du moins – une création mutante qui lui ressemble.

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