C’était un dimanche après-midi. J’avais le crâne en charpie, l’humeur bilieuse et une sacrée difficulté à faire quoi que ce soit de pertinent. C’est pourquoi je me suis créé une page myspace. Étant un as du camouflage, une entité polymorphe, le caméléon du web, je m’y dissimulai sous une fausse identité, y fis figurer une photo de moi déguisé en fauve (question de mieux croquer ta peau de femme), mais, tenant à ajouter une touche de sincérité pure à cette mystification, j’inscrivis dans la case « héros » : « André Serouille : Kraft + psychiatre = nazi. »

Cependant, André Serouille poursuivait sa lutte monomaniaque contre Kraft, pour la justice et la vérité, distribuant ça et là - dans vos boîtes à lettres, sur des bancs d’autobus, sur des poteaux électriques – ses fameux tracts :

MEDIAS : ESCLAVES DE KRAFT MAUDITE CORRUPTION BOYCOTTONS KRAFT DANGEREUX CRIMINELS KRAFT TOUJOURS EN LIBERTÉ PSYCHIATRES KRAFT = NAZI

Je collectionne l’oeuvre d’André Serouille depuis plusieurs années, comptant revendre ma collection au gros prix quand il sera reconnu pour ce qu’il est : un maître de l’art brut. Or, d’autres gens tombent parfois sur ses tracts. Curieux, ils tapent « André Serouille » sur Google et tombent sur ma page myspace. Certains m’écrivent alors pour me demander qui est André Serouille. Je leur dis le peu que je sais sur cet artiste du quotidien et les réfère aux Annales du FAS. Une de ces personnes – nous l’appellerons miss P – est allée jusqu’à supposer que j’étais André Serouille. Je lui répondis que non, d’un ton un peu sec ; elle s’excusa, mais son excuse laissait sous-entendre qu’elle ne me croyait pas, comme si mon irritabilité (légendaire) laissait croire que je cachais quelque chose, que je réagissais comme un être traqué, un peu comme André Sérouille face aux médias, à la psychiatrie, à l’empire Kraft, au monde entier. Miss P croit que je suis André Serouille. Peut-être même diffuse-t-elle cette info dans son entourage, disant à ses amis : « Tu sais, le petit tract anti-Kraft que j’ai trouvé sur un banc de métro, et bien je crois que je sais qui en est l’auteur. Tu iras voir son myspace. Il a l’air un peu bizarre. Il se déguise en fauve pis il écrit des choses incompréhensibles sur un bizarre de site qui s’appelle le FAS. » et moi je me dis, qu’après tout, considérant qu’André Serouille n’est peut-être pas tout à fait sain d’esprit et qu’il pourrait avoir des personnalités multiples, je pourrais être – sans le savoir – son alter ego et que ces tracts que je collectionne, c’est peut-être moi qui les produis. J’ai des ciseaux, du papier, de la colle et des feutres dans le tiroir de mon bureau, j’aime marcher, je déambule souvent à travers la ville et quand ma blonde me demande où j’étais passé, j’ai souvent bien de la misère à lui répondre. Une seule question se pose alors : Mais qui se cache donc dans l’ombre du Mysterious ?

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