(Extrait de Comment écrire une pièce de théâtre sans finir par se pendre avec ses lacets par René-Dérisoire Cire)
Chapitre LXXXXV, page 11
(…) Une question que beaucoup d’étudiants me posent lors de mes nombreuses masterclasses, partout à travers le monde, est la suivante : avait-on oui on non raison d’adapter Mon ami Willy pour les planches? Lorsque vient cette question, je la reformule de cette manière : est-ce que la symbolique de la baleine convient à la temporalité de l’acte théâtral?
À ce moment-là, je prends une longue pause, je regarde au loin, j’expire longuement la fumée du Romeo y Julietta que je fume toujours pendant une conférence (surtout si c’est interdit), je replace mes 42 cheveux et je me lance dans une réponse qui, toujours, fascine. Je réponds en fait en deux temps : je dis d’abord que l’acte théâtral, lui-même, n’a pas de temporalité définie puisqu’il consiste précisément en une interrogation du rapport dramatique au temps; puis, je rajoute, comme une suite logique, que « Mon ami Willy » est le parfait exemple d’une consécration véritable de l’espace/création, pied-de-nez à une production théâtrale qui se vautre dans l’exaltation du vide. Suite à quoi, pour que mon auditoire digère la puissance de mes paroles, je fais intervenir un exemple:
« Lorsque nous avons créé « Mon ami Willy » au Théâtre du Nouveau Plateau, situé dans le quartier Ahuntsic, la question de l’espace s’est posée avec insistance. Comment, en effet, rendre à la baleine ce qui appartient à la baleine? Comment, en d’autres mots, baleiner l’imbaleinable? Moi et mes co-concepteurs, nous avons donc dû nous mettre à penser en quatre dimensions et faire une représentation mentale de la baleine sautant de l’eau, tout en songeant à la sécurité des acteurs et aux odeurs. »
« Je ne me rappelle plus très bien qui est arrivé avec l’idée, mais il me semble que c’est moi : je me suis dit pourquoi ne pas représenter Willy en ombres chinoises ? »
Ainsi, lorsque la baleine saute à la fin par-dessus le p’tit gars et que tout le monde comprend qu’enfin, la baleine peut de nouveau baleiner librement, un jeu de lumières étudié projettera sur fond blanc l’ombre gigantesque de l’acteur incarnant Willy.
À ce moment de la conférence, la question qui est sur toute les lèvres est bien sûr : mais qui avez-vous pris pour jouer le rôle de l’ombre de la baleine ? Et là, je le dis sans fausse modestie, c’est là que tout mon génie est intervenu. Un flash ! Une lumière ! Une illumination ! Un dix-huitième siècle au grand complet s’est déroulé dans ma cervelle ! Et j’ai compris que je venais de trouver la personne idéale pour jouer mon ami Willy en ombres chinoises au théâtre, un grand acteur moderne au profil idoine et ballotant, un interprète digne et proche de la nature… Est-ce qu’on devine?
Michael Moore !
(…)
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