Sylvius Albinus, manquant trébucher, atterrit dans la tente de recrutement sur ses deux genoux. Le légionnaire-recruteur regarda le nouvel arrivant comme s’il s’était s’agit d’une bête de somme égarée dans sa tente. D’abord mitigé sur ce qu’il fallait penser de ce long corps, tordu et gauche qui se dépliait devant lui, Alctus Justinus - légionnaire-recruteur depuis plus longtemps qu’il ne faut - remarqua que le jeune homme avait les yeux vairons et de longs cils soyeux, ce qui accentuait son air niais. Tout de même, il semblait posséder une bonne mâchoire et des dents solides, signes d’une saine constitution et d’un tempérament frondeur. Si ses vêtements avaient l’air faits d’un bon tissu et ses cheveux étaient placés comme un jeune de bonne famille, ses manières par contre puaient la maladresse et la peur. Avant même d’avoir entendu son nom, le vieux recruteur Justinus décida qu’il s’agissait là d’un parfait candidat pour aller mourir en stoppant l’ennemi carthaginois dans sa folle entreprise.
Après avoir salué, Sylvius Albinus dit :
- Je vvvooudrrais m’eeennnnnnrrroler.
- D’accord. Qu’est-ce qui vous amène dans la légion?
- C’eesssttt poouuuurrrr…
- Pour servir Rome?
- Euh… ouii, mais c’est ausssi pouuurrrr ne pass épouuusser Marrrrriaaaana qqqquii est ttrop ggggrande et bbbbien laide.
- Je vois. Avez-vous quelque bagage?
- Tooouuutt ce que jjjjj’ai est ceci, dit Sylvius Albinus en montrant sa robe.
Le légionnaire-recruteur expliqua à l’arrivant qu’il devait se présenter à la caserne de la grand’place dans l’heure pour recevoir ses instructions.
- C’est tout? demanda Sylvius Albinus sans presque bégayer. Pas d’examen de maniement du gladium ou de lancer du pugio? Pas de course? Pas de concours éqqqqquestre ?
- Non. C’est fini tout cela. La légion a besoin d’hommes, de beaucoup d’hommes. C’est tout. D’ailleurs, des chevaux, la légion n’en a plus. Toutes les bêtes de la région ont été réquisitionnées par Sempronius. Vous rejoindrez probablement le IIIe manipule, celui formé de volontaires romains. Si vous avez de la chance, on ne vous mettra pas avec les Grecs ! Allez, dégagez maintenant!
En sortant de la tente, Sylvius Albinus constata pour la première fois que le soleil était déjà haut dans le ciel. Une légère brume de chaleur s’élevait du sol et brouillait le regard. Les bêtes, mules et bétail, peinaient sous le poids de leur faix. Sylvius Albinus, avant sa rencontre avec le recruteur, était si nerveux à l’idée qu’on teste ses capacités physiques (capacités qu’il n’avait pas) qu’il n’avait rien vu de cette foule et de la langueur qui y régnait.
Le long de la voie, des commerces vaguement ouverts offraient marchandises diverses et animaux en captivité. Au loin, un nuage de poussière approchait. Sylvius Albinus se tassa sur le côté pour laisser passer des cavaliers en armure. Puisqu’ils avançaient au petit trot, Sylvius eut tout le temps voulu pour observer les chevaux et frissonner et trembloter et claquer des dents et fermer les yeux. Sylvius avait une peur bleue, verte et jaune des chevaux! Leur odeur lui donnait la nausée. Leurs dents le faisaient faire des cauchemars. Leur démarche le révoltait. Leur longue queue l’épouvantait. Leur hénissement le faisait littéralement pisser sous sa robe… Il détestait ces animaux maudits! Et il vivait à une époque où on n’avait d’yeux que pour eux. Tout était prétexte à se hisser sur ces sombres bêtes : les guerres, les voyages, les semailles, les affaires, les travaux… Certains nobles en usaient même pour le plaisir!!
La fille Mariana, sa promise, était effectivemment très grande et plus laide encore. Les traits de son visage disgracieux rappelaient ceux du mulet ou de l’ânesse. Il y avait dans son oeil bêtise et lourdeur. Ses cheveux plats et secs cernaient son crâne comme le lierre cerne une vieille souche. Et son père qui voulait absolument la marier au cadet de la famille Albinus ! Tout avait été dit lorsque Vigor Albinus, le père de Sylvius, avait acquis la certitude en se renseignant à droite et gauche sur la famille vénitienne nouvellement arrivée, que la jeune fille possèdait terres et richesses. Homme prosaïque, Vigor avait aussitôt aquiescé lorsque la jeune fille, par l’intermédiaire de son père, avait déclaré son amour pour le grand et maladroit Sylvius. À choisir entre le risque du combat (et de ces horribles chevaux aux côtés desquels on se rend à la mort) et le risque de devoir passer sa vie - et sa nuit de noce! - aux côtés de la grande Mariana au visage de jument, l’engagement s’imposait! Aussi Sylvius Albinus s’était décidé pour l’aventure de la légion.
Le terrible Hannibal Barca, l’ennemi carthaginois venu du désert, avait récemment franchit les Alpes, depuis l’Espagne et la Gaule. On disait de son armée qu’elle comptait plus de 60 000 hommes, 15 000 cavaliers (beurk!) et plus de 50 éléphants. En se rendant à son point de ralliement, Sylvius Albinus se demanda à quoi pouvait ressembler un éléphant. Était-ce un gros cheval? En franchissant les portes du fort, Sylvius Albinus sentit que sa destinée venait de prendre un nouveau tournant. Il oublia Mariana quelques secondes et s’avança vers les baraquements….
À suivre…
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