(Veracruz n’est pas au Canada. Aussi cette entrée constitue-t-elle une entorse, une jambette, un sabotage, une claque dans face, etc., à la superbe catégorie Mourir au Canada. En revanche, comme l’histoire qui suit se déroule « d’un Océan à l’Autre », i.e. de l’Atlantique au Pacifique, on s’est dit qu’il y avait là une magnifique fable canadienne et matière à une très belle leçon de bilinguisme. Donc si puriste, s’abstenir.)
Les vagues de l’Antlantique faisaient ce pour quoi elles étaient conçues : onduler et se briser sur la plage en flacottant. Puis le soleil s’est subitement écrasé contre le Golfe du Mexique et tout le monde s’est mis à vomir à l’unisson, à la manière d’un quintette de tubas, débutant dans le répertoire classique. Et pourtant, le vieil indien zapotec de Oaxaca nous l’avait dit: « n’allez pas à Veracruz, vous allez tous y mourir ! » Peut-être parce qu’il était fin saoul, peut-être que parce qu’il lui manquait une jambe, peut-être parce qu’il n’avait qu’un oeil et que celui-ci nous fixait drôlement… reste qu’on ne l’a pas cru. Et nous avons eu vachement tort !
Le véritable problème de l’indigestion de voyage (aussi appelée la fidèle gastro) est, selon les experts, de ces choses qu’il faut d’emblée situer dans le champ de la «vraie» psychanalyse. Elle s’explique en trois mots par une hypertrophie du surmoi. En effet, ce n’est de vomir et de chier (comme je pisse sur les femmes infidèles) qui posent problème, c’est d’être vu en train de faire ces gestes au demeurant fort naturels et beaux. C’est la honte de l’enfant qui fait pipi dans ses culottes et qui doit affronter le regard culpabilisateur du père. C’est l’embarras du jeune matelot qui a laissé échapper la chaîne de l’ancre et qui doit aller prévenir le capitaine - un bourru - que l’ancre a coulé à pic. Bref, mourir de déshydration n’est pas grave (ça permet même de rester mince), tant que personne ne vous voit en train de vous répandre en tortillas sur fond de coucher de soleil.
Veracruz (située à la manière d’un truisme dans l’État de Veracruz) a ceci de particulier qu’elle est une destination touristique fréquentée uniquement par les Mexicains, donc zéro gringos dans les parages. Fin juillet, les Mexicains débarquent en rangs serrés et prennent d’assaut les hôtels et les plages. Conséquence : partout, toujours, à chaque instant, de manière continue et ininterrompue, les toilettes sont occupées. Pas moyen d’être diarrhétique en paix, plus moyen de se laisser passer la bactérie en toute intimité ou alors, il faut accepter de subir le regard horrifié des autres êtres humains à votre sortie de l’isoloire. Il vous faut accepter de mourir en silence.
Et pour ce qui est de mourir, j’y ai cru ! Les crampes vous prennent au moment où vous ne vous y attendez pas, à la manière de contractions masculines qui provoquent force grimaces et rictus embarassés. Puis, quand elles sont rendues aux cinq minutes et que vous êtes dilaté à 10 cm, il est vachement trop tard… Plus moyen de courir jusqu’à l’hôtel, c’est du tout cuit, prêt à servir. Reste l’océan, mais encore là, une bonne dose de courage est nécessaire compte tenu que l’eau est translucide et que des enfants, innocents par définition, y jouent au water-polo…
Il reste aussi la possibilité de rester dans la chambre d’hôtel. Mais cette apparente solution n’est….euh… qu’apparente et se trouve immédiatement voidée si vos compagnons de voyage sont malades en même temps que vous. À la manière d’un horrible choeur grec (ayant mangé de la tsatsiki jaunâtre), commence une passablement lamentable bataille de coqs pour la conquête de la salle d’eau, bataille qui se termine bien souvent par la sortie précipitée du perdant (ou du plus gentleman) à la recherche effrenée d’une alternative rapprochée.
Mais là où tout se corse et où, véritablement, on sépare les hommes des enfants, c’est quand il faut prendre un autobus pour une durée de 12 heures, disons dans les montagnes, sur une route pavée par une équipe d’ivrognes qui, à la pointe du fusil, ont décidé de se mettre en arrêt de travail. Ce sont dans ces moments-là que tu vois si Dieu est avec toi ou contre toi. S’il est de ton bord, tu t’endures les coliques jusqu’aux passagères haltes routières, déciminées çà et là dans ces déserts de cactus; sinon, tu visites la porte arrière, celle qui ferme mal et qui donne à penser à un séjour à l’intérieur d’un camion de vidange, en moins joli…
Bref, on est là, bousculés de tous bords dans le bus, souffrants dans le bas-ventre, pissants des petites giclées de caca dans son dernier boxer propre, en train de conjecturer sur l’amour que l’on porte au papier-cul, quand, sans avertissement, le bus stoppe. « Bonne nouvelle ! » : nous pensions que les freins, ben, y en avait pas ! Mais en regardant mieux l’environ, on se rend vite compte qu’il s’agit en fait d’un barrage militaire.
Rentre dans le bus un militaire, plus jeune qu’il ne faut, vêtu d’un survête de camouflage (inefficace dans un autobus) et d’un énorme M-16 probablement prêté par les Américains, toujours intéressés à bien paraître quand bien même ils ne sont pas là. Le jeune a genre 15 ans et demi, ce qui, de mémoire d’homme, est beaucoup trop jeune pour fouiller des bagages. Il nous demande de nous sortir le cul de nos sièges, ce qui resterait raisonnable en temps normal, mais qui demeure inadmissible en temps de chiasse. Péniblement, de peur de se faire buter par un jeune con à la moustache potentiellement touffue, nous nous exécutons et nous sortons du bus.
Être assis, lorsqu’on chie, est naturel. Mais être debout, lorsqu’on ne chie pas et que toute communication entre le cerveau et les sphincters est perdue, représente une épreuve que je ne souhaite même pas à Luke Skywalker (non, lui je lui souhaite de faire un peu de temps dans une prison fédérale, juste voir combien de temps il tiendra). Bref, nous voilà forcés, tous, de sortir du car. Comme chacun sait, les millitaires viennent en bande, pareils que les orties, ce qui fait que nous nous retrouvons devant dix hommes, vêtus dignement à la manière de canards obéissants, qui nous proposent, fusil d’assault à l’appui, de sortir nos valises et de les ouvrir sur le champ.
Les sympathisants du F.A.S. le savent : la peur est un puissant agent constipatoire. Sauf que «trop c’est comme pas assez» et, de nous tous, un seul dépassa sa limite fécale et se répandit dans ses shirts à la manière d’un ouragan sur les côtes de l’Alabama… Cet incident fut rendu possible par le fait que cet homme (que je ne nommerai pas, à moins bien sûr que quelqu’un n’insiste) était le plus gentleman d’entre nous et avait pris plaisir à faire passer quelqu’un d’autre avant lui aux toilettes de l’hôtel. La gentillesse est inexplicable quand vient le temps d’être sérieux. Aussi, il dut expliquer l’immondice qui tachait son pantalon en disant que « la bouffe mexicaine n’est pas ce qu’elle était et je m’ai échappé ».
Et puis soudainement, les millitaires se sont mis à rire, à rire, à rire…
Puis, après avoir ri, les millitaires se sont esclaffés, puis ont pouffé, puis se sont bidonnés, puis se sont moqués. Ce qui fait que, eux-mêmes, en pointant la déconfiture de l’homme sale, ils ont pissé dans leurs culottes tous autant qu’ils étaient. Puis, réalisant cet écart au code de conduite de l’armée et comprenant du même coup que l’homme est imparfait et que nul - même le plus brave - n’est à l’abri d’une fuite, les millitaires nous ont laissé partir vers l’horizon, souhaitant que, jamais, on ne revienne les faire chier.
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