Là-bas nous attendait Ramone Vitesse, assis sur sa bécane, la crête dans le vent (précisons que Ramone Vitesse, ce drôle d’oiseau, n’est pas un gallinacé, mais une sorte de punk anarchiste père de famille et propriétaire à Cowansville). Ramone Vitesse, c’est un peu un super héros : il a été de toutes les guerres (pour être si punk aujourd’hui) et, parfois, il se transforme en Bibliovélo. Il enfourche alors sa bécane, à laquelle il accroche une remorque débordant de livres, et il part à travers la ville (jadis Montréal, aujourd’hui Cowansville) à la recherche de jeunes avec qui il discute, auxquels il prête des livres et qu’il incite à « faire des choses » : écrire, dessiner et – pourquoi pas ? – autoproduire des fanzines. Ramone nous a donc – stupidement – invité dans son patelin afin de pervertir la belle jeunesse de nos régions en lui montrant ce qu’est un fanzine et en l’incitant à en produire (« C’est facile, man, tu pognes du papier, tu plies, tu découpes, tu colles pis tu broches »). Il s’agissait d’un atelier ambulant portant sur la réalisation de fanzines. Alors que nous marchions dans la ville, Mjack trouvait la réalité un peu floue : au réveil, il n’était pas parvenu à mettre la main sur ses lunettes (je lui laisse le soin de vous expliquer pourquoi). Je lui décris le décor : l’impressionnante concentration de restaurants grecs au centre-ville, de très rares passants, des maisons victoriennes directement sorties d’un roman de Mazo de la Roche, un mystérieux graffiti : « Tout ce qui est blanc n’est pas bon à manger »… La bécane de Ramone grinçait en roulant. Nous croisâmes des jeunes ayant d’autres choses à faire avant d’aboutir au skate park de Cowansville. Les skaters du coin aiment bien Ramone qui les a aidés à faire des pochoirs de logos de marques de skates. Je ne sais trop par quelle magie, il les convainc de faire un fanzine avec nous, drette là, sur le champ, assis sur une rampe de skate. J’en profite pour écrire les aventures de Julia Kristeva au skate park ; Mjack fait de jolis dessins ; une jeune fille explique comment faire pousser ses cheveux avec de l’eau. En fin de journée, on a même croisé un couple qui a dessiné à deux mains une chauve-souris dans le fanzine. Cet exemplaire unique du Fascicule du FAS sera exposé à la bibliothèque de Cowansville qui est située sous une rue (on entend les voitures rouler au-dessus quand on s’y installe pour lire La Semaine), en face du centre d’achat. Dans l’autobus qui nous ramenait à Montréal, j’ai réalisé que j’avais distribué des fascicules « spécial Julia Kristeva » (auteur du roman d’aventures Le Samouraï) à des skaters de douze ans. J’espère que leurs parents vont les surprendre entrain de livre un dialogue entre Euj et Nism. Avant qu’on parte, y’en a un qui m’a dit, avec une lueur de sincérité dans l’oeil : « C’est vraiment cool ce que vous faites les gars. » Cool is class war.
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