Je suis en permission pour trois jours parce que je bénéficie de cette longue fin de semaine qui m’évite de rester à St-Michel-des-mouches-noires (habituellement, on dort dans des tentes dans un trou pendant deux mois) ou je plante des arbres cet été à l’instar de nombreux autres adeptes fassiens dans le passé (Amygdale, Mysterious et poufiasse entre autres). Il y a plusieurs bonnes et mauvaises raisons qui nous amènent à planter des arbres. Dans mon cas, ce doit être les mauvaises si j’en crois les nombreux surnoms affectueux que j’utilise pour parler de ma job d’été (camp de la mort, goulag, enfer noir – à cause des mouches noires pis que même si c’est supposé être une job dans le bois, c’est des coupes à blanc -…) Là, je me dis que mon attitude est vraiment trop négative pis que si ça continue comme ça, je passerais pas au travers de la saison et que je risque de finir pendu à un tremble solitaire et sans valeur épargné par la coupe. Je me souviens que j’ai en ma possession un gramme de psylo et que lors d’une précédente saison, alors que j’étais encore jeune et naïf, ça avait donné une tournure positive à ma saison. À l’époque, une fois les premières hallucinations tactiles de la première heure passée avec mon sourire béat et la toune «here comme the sun», je me suis mis à me prendre pour Jason pris dans son labyrinthe avec pour seul allié une roulette de flag – c’est une roulette de ruban qu’on utilise pour faire des divisions dans nos terrains quand c’est le Vietnam - et la vague idée d’une jeune femme pour sortir de là. Pis c’est là que c’est intéressant (parce que ce qui suit c’est une action stupide, pis le monde icitte, aime ça les affaires stupides) : j’ai attaché un bout de mon ruban à un arbre dans le fond de mon «land» et je l’ai déroulé tout en sachant très bien que je n’en avais pas assez pour me rendre jusqu’à la sortie (le bord du chemin). J’imagine qu’il y avait quelque chose de poétique là-dedans et ça m’a ému assez pour me faire prendre moins au sérieux l’enfer du planting. Après ça, tout s’est mis à bien aller. Mais maintenant, là, je doute de tout. Je me dis «hum, faire du mush en ville, c’est pas un peu dangereux ça?» Pour atténuer mes appréhensions, je me rappelle que Mjack, qui a déjà tenté l’expérience, m’a déjà dit que tout était ok de ce côté-là et qu’il me recommandait même fortement l’expérience. Je me prépare donc pour mon voyage : j’amène de la musique, un livre (que je sais que je serais absolument incapable de lire, mais bon, ça fait du poids en plus à traîner) et un cahier au cas ou j’aurais des idées. Avant de sortir, j’enfile mes souliers de cuirs brun qui, ont dirait, on été designés expressément pour faire mal au pieds, mais de donner en contrepartie une ivague mpression de dignité. Je gagne des milliers de dollars à peiner comme un diable dans le bois, mais il est hors de question que je dépense mon argent dans des frivolités comme une paire de souliers confortable et que j’aime par exemple. Je sors, commence à marcher et ce qui devait arriver arriva : c’est l’illumination et je sens comme un brouillon d’idée. Je suis tellement excité (ça m’est pas arrivé depuis au moins 6 mois) je m’installe donc sur le premier banc de parc à ma porté et commence à décrire cette étrange impression. Comme défaite, le maudit crayon ne marche pas. Là, je me permets d’insister (des idées j’en ai pas souvent, alors quand ça passe, aussi bien capitaliser), je liche, frotte, fesse le christ de crayon qui veut toujours pas écrire. Je suis presque hystérique et je me mets quand même à écrire en me disant que la pression laissera une marque qui sera au moins lisible. J’abandonne, c’est trop désagréable et, je l’admets, j’ai comme un peu peur que des gens me prennent pour un freak dans un état catatonique qui écrit une quelconque poésie invisible prostrée sur son cahier de notes. Débité, je mets donc mes écouteurs (la musique est trop forte, mais là je suis contrarié et faut que ça fasse mal) je reprend mon chemin de croix en me disant que tous les ingrédients sont réunis pour un bad trip. Je passe devant une église et je commence à penser à la religion et à son symbolisme. En fait surtout au signe de croix. Dans la religion catholique, on insiste souvent sur le principe de la trinité : père-fils-St-Esprit, mais en fait je pense que la croix à 4 bouts illustre mieux ce que c’est. La branche de droite c’est le fils, celle de gauche c’est le St-Esprit et celle du dessus, c’est évidemment le père. Quant à la grosse partie de la croix, celle qui pointe vers le bas, j’imagine que ça doit être nous, le peuple. Je continue de marcher et je croise du regard une autre église (un genre d’église orthodoxe) pis là j’ai d’autres idées pis j’ai l’impression d’être ben ben ben ben ben intelligent. J’en croise une autre (c’est tout ce qui a à Montréal, des églises), celle du Mont-Royal pis je trouve ça drôle parce qu’il y a un mariage et que ça doit être un couple de futurs bourgeois fini si j’en crois tous les signes (le char nuptial, c’est un VUS «Navigator» format limousine, c’est l’une des églises le plus en vue de Montréal et tout le monde qui pose pour la photo sur le perron à l’air ben smatte et ben beau). Je commence l’ascension du Mont-Royal (c’est le seul endroit ou il y a de la «végétation» à Montréal et ça à l’air que le mush c’est un trip qui nécessite du vert) même si je sais que je vais croiser une tonne de Montréalais pendant leur pèlerinage du samedi. Là, je commence à sentir mes souliers qui me bousillent les chevilles et la chaleur dégagée par ce rayonnant soleil de mai m’étouffe. C’est que sans considération aucune pour la température (ni le confort), je suis sorti avec mon veston de laine noir et vêtu d’un épais et lourd jean de coton. Là, j’arrive en haut et j’ai mon bad trip (en d’autres mots, la confrontation avec la réalité), et mon bad trip s’appelle le retour inévitable au planting dans quelques heures. Là, je pense que c’est allé trop loin, que je prends ça ben trop «deep» et que si c’est si dur, c’est uniquement de ma faute : après tout, il s’agit seulement de crisser des arbres dans des trous et je suis pas obligé de me forcer pour en faire un Enfer, la job étant assez fatigante en soi. L’expression «cauchemar gothique» me vient à l’esprit. J’aime ça, mais je sais pas trop ce que ça veut dire, je veux dire, je ne connais pas la définition du Robert de «gothique». Pourtant, je sais c’est quoi une église gothique. Là, je commence à examiner le concept. Ça ne peut pas être seulement laid ni stupide, après tout ces églises renferment les plus beaux vitraux du monde et ses arcs en ogive ont constitué une percée architecturale permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives. Ok, debord c’est quoi. Là, je me concentre et je pense «lourdeur». S’il y a ben une caractéristique qu’on peut associer au gothique, c’est bien la lourdeur : les murs sont surchargés de sculptures, les vitraux dépeignent quasiment toute l’histoire de la bible sur un mètre carré et les arches et les poutres partent et sortent de tout partout. Là je creuse un peu et je me dis «mais, pourquoi le gothique c’est aussi lourd, pourquoi on peut bien vouloir faire ressentir cette lourdeur et quel est son sens». La réponse à toutes ces questions ne tarde pas à se présenter : «you suck». Tout dans l’art gothique, tous les détails servent à nous rappeler que Dieu est grand et que nous, la quatrième branche qui pointe vers le bas, on «suck». Peu importe ce qu’on fera de notre vie, les gargouilles nous dévisagerons toujours avec le même air de dégoût. Là, c’est le moment d’introspection, je me rends compte que moi-même je suis pas mal gothique. Je veux dire, même si j’encombre sans cesse ma vie de petits détails, tout est finalement organisé autour d’un seul et même axe. En quatre ans de vie à Montréal, jamais je n’ai vagabondé dans les rues à moins d’avoir un but bien précis à accomplir. Je crois pas non plus m’être jamais arrêté devant un bâtiment pour l’admirer ni même m’être écrasé sur une terrasse pour checké les chics qui passent. Les fichiers sur mon ordinateur sont scrupuleusement organisés et classés dans un dédale de dossiers. Tout est balisé, défini, précis… lourd. Tout ça en fonction d’une finalité qui doit me transcender parce que je ne sais pas pourquoi, là. Même mon écriture est gothique : j’utilise toujours un nombre exagéré de virgules, de parenthèses et de deux-points qui ne sont pas réellement des fioritures, mais plutôt des surajouts qui viennent alourdir mes phrases. Les paragraphes, oublie ça, à quoi ça sert. Finalement, le planting c’est un cauchemar gothique uniquement parce que c’est moi le rêveur. Là, je déprime un peu, parce que même si j’ai pas souvent des idées, j’ai déjà lu des livres et sais qu’à quelque part, le gothique, c’est mal. Soupir. Je suis écœuré et je décide de rentrer chez moi. Je relève la tête et je me rend compte que pour la première fois de ma vie, je suis perdu dans Montréal…
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