Sylvius Albinus ne parvenait pas à s’habituer à son casque, trop lourd et rouillé. Au campement de Trasimenus, le légionnaire-équipeur lui avait remis en riant. En y repensant bien, Sylvius Albinus se rappela que l’homme avait ri en lui donnant tout son équipement, des cuirs (qui l’avaient fait s’esclaffer) au scutum (qui l’avait littéralement plié en deux).
Et pourtant ses collégionnaires ne semblaient pas se plaindre. C’était peut-être à cause des coups de pied au cul qu’on vous donnait lorsque vous vous plaigniez? D’ailleurs, dans la légion, tout était très simple : il ne fallait pas se plaindre, il fallait marcher. Marcher et encore marcher, marcher encore et marcher toujours. Marcher comme si au bout de cette marche nous attendait quelque chose comme le paradis.
- Sylvius, demanda son voisin de marche, crois-tu que Rome vaincra?
- Je ne sais pas Rufus Paiilus. Quelle différence cela fait déjà?
- Beuh, si Rome vainc ces barbares carthaginois, nous serons des héros !
- Vraiment?
Rufus Paiilus, plus jeune et plus court que Sylvius, avait un drôle de visage boursouflé. On aurait cru qu’il venait de se faire piquer par quelque abeille obstinée. Il avait dans les yeux une fougue mêlée d’appréhension : il voulait se battre au plus vite de peur de perdre le courage de se battre. Il s’était enrôlé une semaine plus tôt à Metaurus, où l’armée de Tiberius Sempronius avait organisé de grands concours pour attirer les jeunes Romains valables à se joindre à la légion. Naturellement, Rufus Paiilus n’avait gagné aucun des concours d’habileté. On le retrouvait, marchant sur la route du Nord, au poste de légionnaire-garde-manger, aux côtés du simple et maladroit Sylvius Albinus.
Et pourtant, Rufus Paiilus avait dû faire quelque impression : le poste de légionnaire-garde-manger, bien qu’ingras, était l’un des plus importants de la légion, le fruit d’une longue expérience militaire. En effet, lorsque l’armée traversait une zone inhabitée, on avait l’habitude de confier aux nouveaux légionnaires la responsabilité des réserves de nourriture : saucisson, lard fumé, couenne et vin. Pour prouver leur valeur (et ainsi être déchargé du poids supplémentaire de ces victuailles), les nouveaux devaient résister au mieux de leur capacité aux assauts incessants - et bien souvent nocturnes - des soldats désirant combler un appétit que la mince ration prescrite n’arrivait pas à satisfaire. Les légionnaires-garde-manger marchaient à la suite de chacun des manipules, tirant une charrette ou conduisant une bête de trait. Un des problèmes de cette tâche résidait dans le fait que ceux dont la faim n’était pas assouvie se trouvaient généralement à être les plus gros et les plus forts des hommes, ce qui donnait lieu à des scènes pitoyables et la plupart du temps d’une rare violence. Les légionnaires-garde-manger étaient donc les premiers à être soulagés lorsque l’armée arrivait dans un village, là où l’on pouvait réquisitionner troupeaux et tonneaux.
Mais entre temps, il fallait marcher et marcher toujours…
Le mot circulait que les VII centuries de Publius Cornelius Scipion, venues d’Espagne par la mer, avaient essuyé une terrible défaite à Tessin et se repliaient maintenant vers le Sud. L’armée de Sempronius quant à elle faisait route vers le Nord et la jonction des deux armées romaine était attendue. Le froid de décembre commençait à faire mal aux troupes. Les hommes de Sempronius étaient fourbus et ils avaient de plus en plus faim. Sylvius Albinus et son partenaire d’infortune, Rufus Paiilus, devaient prendre mille précautions pour ne pas que soient dilapidées les préciseuses réserves de vivres. Malgré leur adeur et leur ingéniosité, chaque matin ils constataient la disparition d’un sac ou d’une outre. Un centurion, ayant constaté ce résultat, vint trouver les deux jeunes légionnaires, alors affairés à faire avancer un canasson rébarbatif. Après les avoir salués, il leur parla en ces termes :
- Rome demande à ses légionnaires de faire preuve de courage et d’intelligence. Êtes-vous dignes de la tâche que je vais vous confier?
- Mais-mais-mais centurion !! C’est une question piège ! affirma Rufus Paiilus. Comment pouvons-nous répondre si nous ne savons pas la tâche que vous désirez nous confier?
- SILENCE SOLDAT ! Le temps n’est pas à la joute verbale. Rome demande de vous que vous vous fassiez légionnaires-éclaireurs.
- Nous serons donc des légionnaires-garde-manger-éclaireurs? demanda Sylvius Albinus qui savait additionner.
- SILEEEEEEEEEENNCE !! Non, vous ne serez que légionnaires-éclaireurs. Nous confierons le garde-manger à quelqu’un d’autre. Vous, votre mission consiste à aller voir ce qui se passe par delà la Trébie. Est-ce que vous acceptez de servir Rome?
- Rejoindrons-nous l’armée de Scipion? demanda Rufus Paiilus sans savoir qu’il venait de se mettre la sandale dans la bouche.
- SIIIIIIIIIIIIIIILEEEEEEEEEEENNNNNNNNNNNCEEEEEEEEEEE !!!!!!! Acceptez-vous légionnaires?
Rufus et Sylvius partagèrent un rapide regard et, à l’unisson, répondirent :
- Oui centurion !!!
- Bien, légionnaires, dit le centurion. Il siffla bruyamment entre ses dents d’en avant et un petit légionnaire très maigre (visiblement pas un de ceux qui avaient rossé de coups les deux légionnaires-garde-manger) s’approcha, deux chevaux tenus en bride.
- Rome met à votre disposition ces deux chevaux. J’espère que vous savez monter à cheval, légionnaires…
Avant même que Rufus Paiilus n’ait eu le temps de se tourner vers lui, Sylvius Albinus avait sauté dans le fossé et vomissait cruellement sa couenne et son lard.
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