Le soir où nous avons signé les ententes d’édition pour les Annales du FAS (en vente bientôt dans toutes les bonnes librairies), nous avons arrosé le tout au champagne et consommé des stimulants, afin d’alimenter la discussion sur le pourquoi et le comment nous allions conquérir le monde et le Japon. Hors, ce genre de cocktail, ça agit sur moi comme un sérum de vérité - justement celle qui n’est pas toujours bonne à dire. Et cette fois, j’ai fait l’erreur de dire que ça faisait un an que j’avais pas fourré.
Je sais qu’il y en a qui pensent que un an, c’est moins pire que un mois, parce que tu viens soi-disant qu’à t’habituer et tu commences à penser à te mettre à l’aquarelle… BULLSHIT! Un an sans cul, c’est suffoquant, voilà ce que c’est.
Mais mon point n’est pas là. À ma grande surprise, mon statement a déclenché une méga séance de coaching. Je vous épargne les détails. J’en ai cependant retenu une chose qui me paraît publiquement partageable, une théorie avancée par Mjack: fourrer (n’)est (qu’)un moyen de communication.
Je dis Mjack, mais j’ai déjà entendu Xanthippe dire la même chose, et J* aussi, la fille que j’avais un kick dessus mais que finalement, je pense que c’est Mjack qui va se la pogner. Et d’innombrables autres personnes, aussi. C’est une idée répandue.
Or, est-elle vraie? Baiser peut-il être envisagé comme un moyen de communiquer? La première fois que j’ai entendu cette idée, c’était au Cégep, quand j’essayais de me pogner la féministe radicale de service, E*. En fait, c’est elle qui avait fait le premier move, mais une fois le move fait, j’ai pas trop compris, enfin elle a chocké (Christ fille, t’avais six ans de plus que moi, t’aurais pu te déniaiser!). Passons. Mon point, c’est que ça m’a tout de suite frappé comme étant de la BULLSHIT.
Et je continue de le croire aujourd’hui. Pourquoi? Pas vraiment parce que c’est faux, mais simplement parce que c’est trivial. Si fourrer c’est communiquer, eh bien, se torcher le cul, c’est aussi communiquer, non?
En effet, il appert que toutes les activités humaines sont sémiotisées. C’est parce que nous avons dans notre tête des mécanismes de symbolisation qui fonctionnent en permanence, à partir d’un certain âge (2 - 3 ans), et qui font que, même quand on va aux toilettes, écologiques ou pas, on pense, on symbolise, on relativise culturellement (voir à ce propos l’article de Xanthippe).
Pareil pour n’importe quoi d’autre: la bouffe, le sport, et bien sûr, puisqu’on est dedans l’actualité, la guerre. Envoyer une rockette sur une mosquée, ou dans un kibboutz, c’est un moyen de communiquer.
Je vous charrie un peu, mais dans tous les cas, si vous dites que fourrer, c’est communiquer, vous êtes pris avec une théorie de la communication vraiment triviale (j’écris ça et je pense à la date de P., la petite fille rousse, qui s’est cloîtrée durant les fêtes en faisant vœu de silence pour deux semaines. Pas un mot et, cela va sans dire, pas de cul. Ça aussi, c’est un moyen de communiquer).
Etc.
Si jamais j’ai pu dire quelque chose d’offensant envers les ingénieurs, je le retire et présente mes excuses.
Licht-, Funk- und Roentgenstrahl
En hibernation. À vrai dire, une simple somnolence, puisque j’entends des interférences. J’ouvre les yeux. Je vois ce point fluorescent valser dans la noirceur. Toujours ces interférences. J’allume ma lampe de chevet : Tony.
- Hey Amygdale, qu’est-ce tu fais là?
- Je suis chez moi Tony. Et toi?
- J’ai quelque chose pour toé mon homme.
Lentement, mes yeux se dessillent. Je vois des phosphènes qui s’agitent partout dans mon champ de vision; la réalité est comme une viande pourrie grouillante de vermisseaux. Tony revient avec un casque.
- C’est ton habit de cosmonaute, man.
Incroyable! La haute couture, c’est tellement biosphère en comparaison. Ça, ce que que Tony me tends, c’est un prodige de technologie, la tenue de soirée extra-mondaine par excellence.
- Mets le casque. Regarde, tu peux communiquer.
En effet, grâce à un ingénieux système de walkie-talkie, je peux transmettre mes impressions à une base située à des millions de kilomètres. La contrepartie n’est pas possible, mais c’est justement ça le génie de l’affaire.
On fait des tests. Le système fonctionne parfaitement.
- Qu’est-ce tu fais demain, Amygdale?
- Juste l’entraînement habituel, pourquoi?
- J’ai quelqu’un que qui faut que tu voyes.
- C’est qui?
- John Ball
- C’est où?
- À Rawdon.
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Entscheidungsproblem
On sort du local de pratique. Avec Poufiasse, on fume la traditionnelle clope avant d’entrer dans la van à Seb. Seb, si vous le connaissez pas, c’était le guitariste des défunts Thanatologues. Le gars est post-doctorant en physique. Il conçoit des programmes de planification de vols pour les aéroports. La pratique s’est bien déroulée, mais il a l’air un peu dépité.
- Vous savez, la job Walt Disney dont je vous ai parlé cet été…
- Ouais, mais tu ne nous a jamais dit ce que c’était au juste.
Curieusement, on ne lui avait pas demandé. Peut-être par pudeur.
- Je peux vous en parler maintenant, parce que finalement, ça marchera pas. C’était pour l’Agence spatiale. J’avais appliqué pour être astronaute.
- Quoi? Le programme Mars500? Ils t’ont refusé toi aussi?
- Pas tout de suite. J’ai passé le premier tour, mais ils ne m’ont pas pris, sous prétexte que je ne sais pas piloter un avion de chasse.
Je suis sous le choc, et, je ne m’en cacherai pas, un peu vexé, que lui ait passé le premier tour. Mais ça ne fait rien: au fond, il s’est fait avoir. À lui aussi, on a fait miroiter les océans de glace de la planète rouge. Il s’était seulement un peu plus fait prendre à leur jeu.
Mais moi, j’ai compris qu’il ne fallait pas compter sur eux. Il fallait tout entreprendre soi-même, depuis le début. J’allais faire la belle à la Bête. Cette planète, j’allais la conquérir, et j’allais emporter avec moi le rêve brisé de Seb.
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Wovon man nicht sprechen kann…
Nous filions sur les chemins de gravelle des Cantons-de-l’est au volant de la vieille Chrystler de Bébé Astronaute. Je sentais que nous suivions un filon d’or, mais Tony refusait de m’en dire davantage. Qu’importe? Ce n’étais pas la première fois que je mettais les pieds dans un labyrinthe. Le vieux tape deck, d’ailleurs, jouait Teenagers from Mars
We are the angel mutants
The streets for us seduction
Our cause injust and ancient
In this “b” film born invasion
Teenagers from mars and we don’t care…
Nous avons contourné le lac N* aux abords de Rawdon. La route surplombait l’étendue d’eau et le défilé de conifères qui l’encerclait semblait s’en détacher pour constituer une bande autonome, gravitant en sens inverse. « J’ai des visions », pensai-je, mais c’était tout comme si nous orbitions à quelques parsecs d’un maelström d’étoiles agonisantes à l’horizon d’un trou noir.
Nous parvînmes enfin à destination, une terre isolée au bout d’un rang. Tony stationna la voiture aux abords du chemin et sortit aussitôt, se dirigeant de sa démarche de bûcheron vers une masure en pierres des champs. Des fourmis dans les jambes, je le suivais en claudiquant, tout en essayant de lui tirer les vers du nez, mais il ne voulait rien me dire. « Attends, Amygdale, c’est une surprise que j’te fais! » Sacré Tony.
Il frappa à la porte du solarium à l’avant de la maison, qui ne manqua pas de mener un vacarme épouvantable. Je restais derrière, les mains dans les poches. La seule pensée qui m’habitait était de faire attention de ne pas affecter de manières trop citadines. Je cherchais en moi le limon de mon St-Frank natal.
—–
Tony avait rencontré John Ball dans un bar de F* tandis qu’il travaillait comme mécanicien pour un apiculteur. Il s’ingéniait alors à la confection d’un système de dalots amovibles et de bielles, de roues dentelées, qui devait permettre une récolte plus efficace à même la canopée. Le soir, assis au bar, il avait aperçu un homme une bière vide et un carnet ouvert à portée de la main, qui, terré dans son coin, semblait perdu dans la contemplation de la machine à pop corn. Tony commanda deux bières et alla en offrir une à ce bonhomme à l’aspect mi fermier, dans sa salopette de jeans, mi savant fou, derrière ses épaisses lunettes carrées.
La conversation s’était rapidement engagée. Tous deux partageaient la même passion pour l’ingénierie de la Renaissance. Ils étaient fascinés par ses mécanismes compliqués, presque occultes, et qui exhalaient des relents du laboratoire d’alchimie de la porte voisine.
—–
- Hi John, remember this guy I told you he wanted to go on Mars? He’s with me right now.
Ball nous épiais à travers le moustiquaire. À sa voix, il reconnu Tony. Il nous fit entrer. Il nous montra ses plans. Je n’y comprenais pas grand chose, mais Tony semblait satisfait. Je restai muet d’admiration. Nous avions désormais tout ce qu’il nous fallait pour construire un supercanon à l’image de celui du Tsar, qui avait fait trembler la Grande Armée de Napoléon, ou de Big Bertha, ou du canon secret de Saddam Hussein, et capable de propulser un module dans l’espace.
Au fait, où en était Mjack avec ce module?
« Je ne sais où ni quand, j’ai perdu mon sens de l’humour. Je n’ai pas perdu le rire cependant, mais quand je ris, c’est par un effet miroir, par pur conditionnement social. Il m’arrive de sourire, mais c’est par malice, par pure malice, et alors je suppose que mon sens de l’humour doit être malicieux. Mais ce n’est pas comme ça que je me connais!
En fait, j’ai une théorie là-dessus. L’humour est quelque chose de très personnel. Souvent, on rit simplement parce qu’on a envie de rire, et s’il y a un sens de l’humour, ce ne doit être en définitive, qu’une capacité à sentir et à anticiper les cycles des envies humoristiques. Mais, de ce fait, il y a autant de sens de l’humour que de manière d’apparier nos envies à notre environnement. Si bien qu’on ne peut que très difficilement caractériser ce qui nous fait rire au juste, et pourquoi cela laisse les autres de glace. J’ai, malgré tout, fais un effort d’introspection, et je crois que je suis parvenu à cerner ce qui me fait rigoler. C’est le risible. Je ris de ce qui est risible, moi, parce que je suis quelqu’un de logique.
La platitude est le fait fondamental
Il est absurde de croire en la théorie de l’évolution. Croire que la sélection se fait en faveur de formes de vie de plus en plus fortes et plus sophistiquées, quelle bonhommie, quelle indécrottable candeur! Le constat le plus élémentaire à faire sur le monde vivant est qu’il favorise au contraire la reproduction de la médiocrité. Car seule la médiocrité est un état auto-suffisant; elle assure confort, stabilité, pérennité même. C’est le modèle le plus économique et le plus viable à long terme. Aussi trouve-t-on des médiocres en grand nombre et partout. Ce sont eux qui gouvernent le monde, et tous les dirigeants du monde, des présidents jusqu’aux gourous, ne sont chefs que parce qu’ils acceptent de se plier aux exigences des médiocres qu’ils veulent gouverner. Mais, pour s’assurer que les médiocres ne suffoquent et ne s’étouffent sous le poids de leur médiocrité, ces dirigeants ont eu l’idée d’inventer une soupape morale: la platitude.
La platitude est une attitude morale qui sert à maintenir la cohésion parmi les médiocres. Parce qu’elle est socialement acceptée comme une sorte de nécessité, il ne viendrait à personne l’idée (un peu abjecte) de la conspuer. Elle est là: muss man akceptieren. Mais, parce que les médiocres sont largement supérieurs en nombre, la platitude, en réalité, en est venue à s’imposer comme la norme du bon goût et le ciment de l’existence. Si bien que l’on a pas honte d’avouer que l’on est plate, bien au contraire: c’est une victoire, c’est un acte affirmatif.
Fleurimont
La platitude est une victoire de la vie des médiocres sur la vie elle-même. Elle est la maturité. Je crois qu’aujourd’hui, personne n’y échappe. Au fond de chacun de nous, lorsque nous sondons, nous voyons toujours, dans un coin que l’on s’efforce peut-être de dissimuler, des souvenirs de collection de bibelots, de drames sentimentaux crus pour le summum du roman d’amour, de dimanches à la con, qui se sont imprimés dans notre souvenir un peu plus fort que nous l’aurions souhaité.
J’ai perdu mon sens de l’humour. Et pourtant, tout cela est d’un risible! Plus ma mémoire me fait remonter de cette lie de sous-sols en pré-fini, de dessins animés de Walt Disney, de temps des fêtes enfin, puisqu’on y est et que cette période est bien le summum de la platitude, plus je m’esclaffe.
Mais, comme je l’ai dit, l’humour est quelque chose de très personnel. Moi, ça me fait rire voyez-vous, parce que je sais quel est le vrai sens de Noël. Eh oui, je sais que Noël n’est là que pour recouvrir d’hystérie collective controllée le solstice d’hiver. Et ne me parlez pas de calendrier romain! La plus belle nuit du monde est aussi la plus longue. C’est pour oublier la noirceur et le froid que nous avons mis là ces fêtes, ces réjouissances en famille, ces « enfants dans la crèche » et c’est pour cela qu’il y a toujours, à la fin du mois d’août, un petit baby boom. Et c’est pourquoi je trouve que tout cela est risible, mais le sarcasme ne me semble pas avoir la cote.
Et moi, et moi, et moi? Eh bien, comme la Castafiore, je ris de me voir, en ce miroir, si médiocre. D’abords, j’ai un gros nez, et de gros sourcils jaloux, et du poil au oreilles. Et au cul aussi. Et puis tous ces auteurs d’auto-fiction qui nous parlent de leur obsession du sexe sont pour moi tous souffrants de cécité hystérique, car ils omettent toujours de nous parler de ce autour de quoi toute leur - médiocre - littérature gravite : leur quéquette. Eh bien moi, je vous le dis : j’ai une très petite quéquette. Oui, minuscule, infinitésimale. La chose est donc réglée : l’auto-fiction n’est qu’un moyen de compensation pour érotomanes à petites quéquettes.
L’autre jour j’y songeais et je me disais que ce serait se discréditer comme écrivain que de parler ouvertement de ses organes génitaux. Mais quoi? C’est la nature, pourquoi s’en faire un roman? Et voyez-vous, ce sont toutes ces fictions ourdies de toute pièce pour masquer des faits naturels, qui me pompent mon sens de l’humour. Je voudrais m’installer sur mon balcon, une clope à la main, le soir de Noël, et voir les gens se jeter à la rue et brailler comme des veaux pour échapper à la noirceur et au froid, dans une folie toute singulière, mais personnelle. Au lieu de ça, les médiocres se sont organisé collectivement pour tenir bon : « nous allons nous réjouir ! Et nous allons payer le prix fort! »
Ce qui fait que je ne sais pas comment mettre un terme à cette réflexion. Je dois pourtant me rendre à mon travail, un boulot médiocre, sous-médiocre même. Je suis un raznochintsy, un déclassé. Et je voudrais voir toutes ces petites quéquettes frettes brûler dans leur sapin, le soir de Noël, et que la lune devienne rouge. »
- Philippe Sollers
« Mais je vous le répète pour la centième fois, il y a un seul cas, un seul, où l’homme peut exprès et consciemment désirer quelque chose de nuisible, de bête, de très bête même. Lequel? Celui d’avoir le droit de se vouloir la chose la plus bête et de ne pas être entravé par l’obligation de ne désirer que des choses intelligentes ».
In Dostoïevski, Notes d’un souterrain.
Cédrika
Commotion dans les médias
On a perdu la petite Cédrika
Chacun cherche à la retrouver
Mais nul ne sait par où commencer
(Refrain)
Cédrika, Cédrika, oh toi ma petite Cédrika
Je t’ai cherché partout partout
Cédrika, Cédrika, oh toi ma petite Cédrika
Dans les forêts dans les égouts
J’ai arpenté tous les terrains vagues
Je suis descendu dans tous les ravins
À la recherche d’un collier d’une bague
Que tu portais mais c’était en vain
(refrain)
À voir toutes ces affiches partout qu’on plaqua
Il est évident que la nation entière
Cherche à te retrouver ma petite Cédrika
Mais moi je crains que tous désespèrent
(bridge)
J’ai enfin trouvé ma petite Cédrika
Car un ange m’a dit où te chercher
Et je n’ai eu qu’à me retourner
Pour tout de suite crier « eurêka ! »
(refrain)
Je me suis tourné vers l’intérieur
Tu étais cachée au fond de mon coeur
Je cherche maintenant le coroner
Qui t’en sortira au journal de sept heure
C’était au temps des récoltes. Tandis que la nature exhibait, sur les étalages des marchés, son inquantifiable prodigalité, A* lui, en était réduit à une extrême frugalité. Il était progressivement devenu allergique au travail. Cherchant par tous les moyens à économiser le moindre sou, il avait pu constater combien les poivrons représentaient une aubaine à cette époque de l’année : on en vendait d’énormes paniers pour des sommes dérisoires, presque la moitié du prix courant. S’il avait sû faire des conserves, A* en aurait sans hésiter acheté une grande quantité et les aurait mis en pot pour la saison rude qui approchait. Mais il ne savait pas et d’ailleurs, son ex-petite amie était partie avec la batterie de cuisine.
Que fallait-il faire? Comment laisser passer une telle aubaine? À* cogita pendant des heures, des jours, sans trouver une solution à sa famine, jusqu’à ce que la réponse se présente en rêve. Dans ce rêve, il voyait des mains gantées blanches sur fond de drap noir manipuler un poivron, l’étirant à volonté en tous sens. Puis, un morceau de carton replié entrait en scène, dont les deux battants se déployaient lentement, révélant un tableau périodique des éléments. Comme en réponse à tous ses questionnements de cruciverbiste, ce tableau contenait la clé de l’énigme. La réponse était là : lui fallait un poivron extensible à l’infini, que l’on obtiendrait par des manipulations génétiques, voire physico-chimiques. Mais comment réaliser une telle chose? Qui avait les compétences — et la folie — pour seulement tenter un tel exploit? Pour trouver la solution à ce problème, il fallut à A* bien plus qu’un rêve. Il lui fallut un coup du destin.
A* était, certes, allergique au travail, mais il était également allergique à l’aide sociale, et pour vivre, il lui fallait du boulot. Il travaillait actuellement comme concierge pour une compagnie qui l’envoyait faire le ménage un peu partout dans le quartier industriel de la ville. Suite à des pressions syndicales exercées par des groupes de femmes, les concierges qualifiés uniquement en travaux légers gagnaient davantage que leurs homologues également qualifiés en travaux lourds. Sachant compter, A* s’en était tenu aux qualifications minimales. Il travaillait donc uniquement dans les bureaux, pour un salaire légèrement plus élevé. Cette fois, on l’avait envoyé nettoyer les locaux d’un laboratoire de recherche. Il y travaillerait de nuit, mais il serait tranquille, son casque d’écoute sur les oreilles.
Il se rendit là et fit ce qu’il avait à faire, mais vers onze heures du soir, quelqu’un s’introduisit dans les locaux. A* en était alors à sa pause et il entendit nettement quelqu’un tenter de crocheter la porte principale, et y parvenir! Il eu la chaire de poule et pensa à s’enfuir, mais sa curiosité l’emporta. Il alla donc jeter un coup d’oeil et parvins à repérer un individu, visiblement âgé et frêle, déambuler dans les couloirs, tâtant une à une les poignées de porte. Puis, le visiteur nocturne s’introduisit dans la cuisinette que A* venait de déserter. Il vint à A* l’idée saugrenue de l’intercepter. Il se posta donc à l’encoignure de la porte et attendit tranquillement que l’homme se retourne, ce qui fatalement se produisit, non sans désagrément pour l’intrus. Après qu’il eut évalué ses chances de déguerpir à « assymptotiquement nulles », le vieux renard joua le bluff : en découvrant légèrement un sarrau qu’il portait sous son trench-coat, l’homme s’adressa à A* d’un ton condescendant, en lui demandant s’il y avait quelque chose qu’il pouvait faire pour lui être utile. Mais A*, bien qu’il faillit mordre à l’hameçon, était encore trop stupéfait de cette rencontre pour répondre immédiatement. D’ailleurs, il avait bien entendu crocheter et vu l’homme à l’œuvre. Quelque chose ne tournait pas rond et pourtant, il n’avait pas l’autorité de faire quoi que ce soit. Du reste, ce n’était pas dans son descriptif de tâches. La seule chose que A* sû faire, ce fut de répondre par la réciproque, offrant en retour ses services à l’inconnu.
Le vieillard cogita un instant. La situation pouvait se développer dans tous les sens; il fallait prendre les devants. « Eh bien, dit-il d’un ton débonnaire, si vous pouviez m’aider les clés du labo, ce serait fort apprécié ». « Je ne crois pas que vos chances soient de les trouver dans la cuisinette », repartit A*, dont le sens pratique était irréprochable. La lumière de la lune, par une petite fenêtre à carreaux, parvenait jusqu’aux mains de l’intrus, qui tremblaient légèrement. Était-ce la peur? Était-ce la sénescence?
— Où donc se trouvent-elles », reprit le vieil homme.
— Je l’ignore.
— Vous mentez.
— Comment savez-vous?
— Vous clignez des yeux quand vous parlez. Ah! Si vous aviez ceux du pivert ou du cacatoès, vous pourriez me chanter tous vos airs sans que cela ne paraisse, mais là je vois.
— Mais… qu’est-ce que cela peut bien vous faire? Et d’ailleurs, même si je le savais, pourquoi vous le dirai-je?
— Dites-le-moi, et je ferai de vous un surhomme, l’être humain de demain.
Un surhomme. L’idée avait, pour certains esprits un peu roides, quelque chose de repoussant. Cependant, dans sa situation, il était impossible à A* de se croire l’aboutissement de l’évolution. Aussi était-il tout disposé à croire à un humain de demain, mais un « surhomme »?
— Oui! Un être d’exception. Un être dont toutes les faiblesses seraient transfigurées de façon magnifique, grâce à l’adjonction d’organes d’animaux parvenus au faîte de capacités spécifiques, dans des domaines de spéciation pointus dont la diversité ne connaît pas de limites. Vous pourriez voler aussi haut que l’aigle, plonger aussi profond que le cachalot et forniquer sans relâche, comme le babouin!
— Vous êtes une sorte de chirurgien esthétique, si je comprends bien?
— Je suis bien davantage que cela! Je suis Eugène Nîmes! Je suis un généticien visionnaire, doublé d’un praticien virtuose, cela va sans dire…
— Et vous pouvez tout pour moi? Je veux dire: la matière n’a plus de secret pour vous?
— La matière? Ne me parlez point d’atomes. Je suis biologiste, mon savoir concerne le vivant. Je suis le Karl Lagerfeld des tissus animaux, mais les collisions de particules, c’est pour les nuls.
— Ah.
— Quoi « ah »?
— Et bien, ce n’est pas clair votre histoire de surhomme. C’est que, vous savez, dans ma position, je suis plutôt subhomme, et franchir deux paliers comme ça, ça me donne le vertige.
— Ah, mais il est aussi bête que ce Euj!
— Quoi?
— Rien, je parlais à mon assistant.
Il n’y avait personne d’autre dans la pièce. A* poursuivi :
— Ce qui m’intéresse avant tout, voyez-vous, ce n’est pas de voler aussi profond que le babouin; pour cela j’attends la fin de la lutte des classes. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est avant tout de manger à ma faim. Et pour cela, j’aurais cru que vous pourriez m’aider.
— Dites.
— Eh bien, j’ai eu cette vision voyez-vous, d’un poivron extensible à l’infini, que je pourrais sans cesse croquer et mâchouiller sans que jamais il ne perde en volume. C’en serait alors fini des disettes.
— Hum. Je vois. Mais ma spécialité, ce sont les tissus animaux. Quoique… Cela pourrait présenter un beau défi. L’avenir de l’homme serait-il végétal?
Le professeur Nîmes tentait d’évaluer les possibilités de constituer un végétal infiniment extensible. La forme du poivron avait quelque chose de la tête d’un zepoulpe; ses pensées se tournèrent naturellement vers le spécimen dont il était parvenu à produire une variété gigogne. D’ailleurs, s’il était possible d’implanter des gènes de crustacée fluorescent à des patates, pourquoi pas un gène de zepoulpe, caoutchouteux, élastique à souhait, à un poivron? Des ligues entières de crève-la-faim pourraient être rassasiées par ce produit peu coûteux en comparaison du zepoulpe, produit de luxe, toujours incessible aux classes laborieuses.
Par ailleurs, il avait semblé au professeur Nîmes, en observant une partie de rugby au cours de l’une de ses rares promenades de santé, que l’être humain bénéficierait grandement à développer son esprit de corps, sa capacité à se coaguler avec ses semblables pour exécuter une foule de tâches, jusqu’à s’échafauder les uns sur les autres pour atteindre, telles les fourmis magnan, des objectifs inaccessibles à l’individu isolé, aussi fort soit-il. Végétal et collectif : tel se devait d’être l’humain de demain. En se nourrissant de la sorte de végétaux modifiés pour accentuer leurs propriétés d’élasticité et de gluance, les hommes, par effet homéopathique, acquerraient les propriétés de ces végétaux transformés. Ils deviendraient eux-mêmes plus extensibles, plus souples, plus sociaux. Ne resterait dès lors plus qu’à leur assigner une grande tâche, à la réalisation de laquelle tendraient naturellement leurs nouvelles facultés.
— Ouvrez-moi ce labo, et vous aurez votre poivron, dit enfin le professeur Nîmes.
Il n’y a qu’un seul monde. Je fais partie de ce monde, j’en suis indissociable. Je ne connais de ce monde que ce dont je fais l’expérience. Pour moi, « le monde » et « mon expérience du monde » sont indiscernables. Dans mon monde, je fais la rencontre d’autres individus, qui comme moi ont leurs perspectives propres sur le monde. Comme je ne connais du monde que ce dont je fais l’expérience, je suis forcé de prêter mes expériences à ces individus pour les comprendre, et en particulier anticiper leurs influences sur ma vie. Eux aussi m’aident à les comprendre sous la forme privilégiée, mais non exclusive, du récit de leurs expériences. À partir de mon vécu, je reconstruis ces expériences et je les transpose sur l’idée que je me fais du vécu de mon interlocuteur. Plus je souhaite connaître les autres, plus je dois enrichir ma propre expérience de matériaux qui servirons à ces reconstructions. Plus je souhaite connaître un autre individu, plus je dois me l’approprier par ma propre expérience, directement ou indirectement. Mais, plus il est miens, plus il devient imaginaire.
Aujourd’hui, quelqu’un a téléphoné chez moi pour le compte de l’institut de psychiatrie de l’UdeM.
« Pour chacune des questions suivantes, répondez par oui ou par non. Au cours de la dernière semaine…
- les gens m’agaçaient (oui)
- je me sentais déprimé (non)
- j’avais de la difficulté à me déterminer à finir mes projets (oui)
- j’étais triste (oui)
- j’étais heureux (oui)
- je me sentais seul (oui - rire, larme)
- mon sommeil était agité (non, mais c’est faux)
- j’aimais la vie (oui).
Une des étapes déterminantes dans le processus de sélection des cosmonautes est l’épreuve psychologique de l’isolement prolongé. Les candidats du programme spatial officiel doivent se rendre sur une base isolée, en Russie, où ils sont confinés dans des cellules sur des périodes prolongées. Nous n’avons l’avantage d’être endurcis par un lourd passé criminel: dans ces cachots, sans lumière et sans lien avec l’extérieur, certains craquent. Le plus souvent, ils s’en prennent à eux-mêmes, se déchirant de leurs ongles ou se frappant la tête sur les murs jusqu’à la perte de conscience.
Mais moi qui ne dispose pas d’une telle technologie et qui doit néanmoins franchir cette épreuve, à quel expédient aurai-je recours? Par chance, il y a quelques semaines, une occasion de mettre ma résistance psychologique à l’épreuve me fut fournie au hasard d’une visite dans ma famille.
J’étais parti avec mon père rejoindre une tante et un oncle à leur chalet, aux abords du Lac-aux-rats-musqués, à Ste-C*-de-W*. Le périple fut fastidieux, des réparations au chemin bordant le lac nous obligeants à faire demi-tour après avoir fait plus d’une heure de voiture sur les routes aux longues pentes abruptes des Cantons-de-l’est.
Après que mon père eut égrainé plusieurs chapelets de jurons, nous parvînmes finalement à destination, où ma tante nous fît un accueil des plus chaleureux. Mon oncle et ma tante nous fîrent visiter la propriété et peu après le départ de mon père, ils m’annoncèrent qu’ils allaient également quitter, qu’ils seraient de retour dans quelques jours et que je n’avais qu’à me servir à volonté dans le petit réfrigérateur au propane. Gagné.
Ainsi commença mon épreuve d’isolation dans cette petite roulotte aux dimensions d’un module spatial. Le premier soir, je me contentai de faire un feu de camp et de boire la seule bière qui restait sur les lieux. J’allai me baigner et je me couchai.
Le lendemain, la véritable épreuve commença. Réveillé au chant du coq d’une ferme avoisinante, je pris rapidement un petit-déjeuner fait d’aliments séchés. Je bus un expresso puis j’ouvris mon ordinateur portable afin d’entreprendre un travail d’analyse de données qui dura quatre heures. Puis, ce fût l’heure du dîner. Je mangeai de la pizza surgelée.
Ensuite, j’enfilai mon maillot de bain, m’enduit de crème solaire et sorti sur le petit balcon attenant à la roulotte. Il y avait là une chaise longue où je m’allongeai avec la lenteur de mouvements caractéristique des astronautes en apesanteur. J’avais apporté avec moi une ceinture amincissante vibro-fat et deux tranches de concombre. Une fois bien allongé, j’actionnai la ceinture amincissante fixée à ma taille et je posai les deux tranches de concombres sur mes yeux pour simuler la noirceur de l’espace. Les vibrations de la ceinture allaient simuler les secousses ressentie au décollage d’une fusée. Je passai ainsi une bonne heure, exposé aux rayons cosmiques, n’étant distrait que par des piqûres occasionnelles de mouches à chevreuil, que j’interprétais comme des courts-circuits de ma combinaison spatiale.
Au terme de cette épreuve, je simulai une sortie dans l’espace en allant me baigner. Une autre heure d’entraînement. De retour dans la nacelle, je repris mon travail d’analyse. Puis ce fût un souper de pâtes déshydratées, puis des problèmes avec la coupole m’obligèrent à faire une autre sortie sur le toit de la roulotte. Je pus ensuite écouter Desperate Houswifes pour accentuer l’épreuve d’ennui. Lorsque ce fût intenable, soit dix minutes plus tard, j’allai me coucher.
Je tins ainsi plusieurs jours, suivant à peu de chose près la même routine. Mon équilibre psychique ne fut perturbé que par les aboiements incessants du petit chien ridicule des voisins qui, je l’espère, n’a pas d’équivalent intersidéral.
Ma détermination ayant ainsi été mise à l’épreuve avec succès, je m’estime encore plus près de mon rêve.
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