Pour les sceptiques, je rappelle la forme du syllogisme qui a pour but, en principe, de mettre un terme dit « mineur » en relation avec un terme « majeur » par le biais d’un terme « moyen ». Ça donne par exemple : Socrate (mi) est un homme (mo), les hommes (mo) sont mortels (ma) donc Socrate (mi) est mortel (ma).
Mon point, c’est qu’en fait tout syllogisme est à la base une tautologie (et, j’anticipe sur le coeur de mon propos afin que vous puissiez voir où je m’en vais, ça m’emmerde), c’est-à-dire que finalement, tout ce qui est mis en relation n’a pas besoin de l’être parce que de toute façon les trois termes (mineur, majeur et moyen) contiennent les deux autres, et ce, en vertu d’une relation analytique (en vertu des propriétés intrinsèques de la chose et non pas à cause d’une relation établie a posteriori), donc a priori.
En gros, mes chers frères et soeurs, nous baignons toute notre vie dans un immense syllogisme (du moins, c’est mon sentiment que je veux partager avec vous) qui ne fait que s’actualiser en présentant ses propriétés d’heures en heures. Or, dans la mesure où « toute n’est pas dans toute » (malgré ce qu’en dit ce slogan à qui je ne sais attribuer la paternité et que je me permets ici de paraphraser ) chaque syllogisme indépendant (puisque j’élimine d’emblée la possibilité qu’il n’y en a qu’un seul sans quoi l’univers serait vraiment métaphysiquement plate) comprend des termes qui ne peuvent communiquer qu’entre eux sans pouvoir entrer en relation avec ceux des autres (sinon il serait impossible de conclure). J’avance dès maintenant une question fondamentale qui servira de conclusion afin de guider vos réflexions en rapport avec le reste de mon exposé : Si x appartient à un syllogisme a et que x gagnerait à être en relation avec y qui se trouve pour sa part dans le syllogisme b (donc incompatibilité fondamentale entre les deux termes), alors la question suivante d’inspiration leibnizienne (je l’admets) s’impose : est-ce que x peut légitimement en vouloir à l’univers?
Peut-être n’êtes-vous pas entièrement convaincu, alors je partage avec vous une pièce (presque) authentique de mon quotidien délirant pour servir de preuve. Hier, je me suis pointé à un show rock qui, a priori, semblait s’accorder parfaitement avec mon syllogisme : musique agréable, bière bon marché et de qualité, compagnie de gens peu fréquentable et peu recommandable. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes quand soudain je sens une douleur lancinante dans la cavité inférieure de mon omoplate gauche caractéristique pour un planteur (gaucher) d’une piqure de mouche à marde et/ou (la simultanéité n’est pas à exclure dans ce cas) de taon. Je me retourne et je vois poufiasse derrière moi qui, par ses propos, semble vouloir me sortir de ma « torpeur » (ou peut-être m’entraîner dans un doute hyperbolique, j’en suis pas à un cliché près comme vous l’avez sans doute remarqué) et provoquer une action, ou plutôt une réaction de ma part. En gros, il insiste sur le fait qu’il y a «plein de filles cutes dans’ place et que je devrais faire quelque chose, en profiter» (j’imagine). Je dodeline avec emphase de la tête pour marquer mon approbation face à des propos aussi sage et je profite de son envie de pisser pour me glisser ailleurs. Même jeu : cette fois poufiasse revient à la charge pour attirer mon attention (et déplorer) sur le fait que tout autour de moi il ne se trouve pas une seule jeune fille en train de danser, mais que des mecs. Bon, je suis assez emmerdé pour vouloir faire un effort et vérifier si, quelque part, quelque chose semble en valoir la peine. À première vue non : certes, la salle ne manque pas de jolies femmes, mais aucune ne semble posséder d’attrait particulier (sauf la beauté entendons-nous, certains y verront une prémisse suffisante, mais c’est pas assez dans mon syllogisme à moi). Les apparences aidant, tout semble conforter la valeur de mon syllogisme et je m’apprête à m’y laisser choir pour apprécier à nouveau son confort quand soudain, je la remarque, elle. Qu’est-ce qu’elle a de plus que les autres (alors que certaine sont, à certains égards, plus jolie qu’elle), je ne sais pas, disons qu’elle a une sorte d’« aura » particulière. En tout cas, un charisme suffisamment intense pour que je sois incapable de m’empêcher de la regarder de toute la soirée (sauf l’interruption de poufiasse qui m’a retenu une autre fois pour m’exposer son dilemme éthico-légal, mais ça c’est une autre histoire). Alors, vous en conviendrez, n’importe quel homme un tant soit peu digne de ce nom aurait essayé de séduire la belle, ou au moins de lui parler… quitte à seulement la saluer… lui faire un sourire… Hé! bien, croyez-le ou non : rien. Je n’ai même pas bougé d’un poil. Je suis resté là, figé, comme paralysé par une impossibilité a priori, une incapacité logique. C’est là que m’est venue une sorte de haine contre l’univers.
Nous sommes tous capables d’identifier au moins un couple d’amis mal assorti, rien de nouveau sous le soleil à ce niveau-là. N’empêche, pour le temps que ça durera, on parlera de « couple » et peut-être même qu’à la base certains y voyaient là une possibilité, un potentiel. Donc, pas nécessairement souhaitable, mais tout de même possible. Il y a aussi des gens dont nous ne pourrions même pas envisager la possibilité de les voir entrer en relation et le simple fait qu’un hurluberlu nous suggère l’idée ne fait qu’éveiller en nous un sentiment fort que je traduirai simplement par « cela est radicalement impossible » (excusez le pléonasme, mais nos sentiments ne respectent pas toujours les règles du français écrit, tout comme moi d’ailleurs). Donc, pour faire court, c’est ce genre d’impression que j’éprouve à ce moment-là. En la regardant il s’est produit dans ma conscience une sorte de réminiscence en accéléré, comme si j’avais contemplé en l’espace d’une fraction de seconde toutes les implications possibles de nos syllogismes respectifs et d’avoir affronté la conclusion dans toute son irrévocabilité : tu ne fais pas partie de ce syllogisme –» CQFD. Impossible de ne pas être pétrifié devant l’implacabilité d’une preuve « mathématique ». J’ai profité du reste de ma soirée pour être désagréable avec tout le monde et maudire l’univers.
En me réveillant, je fus cependant assailli par quelque chose qui s’apparente à des remords de conscience. Alors, je vous repose ma question : a-t-on le droit de maudire l’univers ou, au contraire, doit-on accepter stoïquement (si possible avec enthousiasme) le fait que nous vivons tous dans le meilleur des mondes?
Alors moi je vais souvent manger au Commensal tout près de chez moi et leurs toilettes puent tellement, le savon qu’il y a dans les distributeurs sent si fort la cocotte, que c’est impossible d’avaler une bouchée sans vomir- lorsque la main (qui sent la cocotte à cause du savon) s’approche de ton nez en mettant la fourchette près de ta bouche; tu as envie de gerber- alors avant d’aller manger au Commensal, je me lave toujours les mains ailleurs et je mets mes gants jusqu’à ce que je sois assis en train de manger ma nourriture. Et donc, ça fait longtemps que je me dit que franchement ils pourraient rénover la place, mais oui quoi, ces grands tapis verts et cette ambiance positivement ridicule des années je ne sais pas 88 ?! Et ben, ce midi, voilà ma chance; après avoir mangé un copieux repas végétarien (si, si, copieux repas végétarien) et juste au moment où je m’apprêtais à sortir, voilà ma chance, que je disais : un livre réservé pour les commentaires ! Alors je me lance, sans trop penser, j’écris quelque chose comme «je suis un client régulier, j’aime bien votre nourriture mais franchement vous pourriez rénover, surtout vos toilettes qui sont mal propres et votre savon infect et vos tapis sont laids et ça ne colle pas avec l’esprit de pureté de l’endroit, pour quelqu’un qui n’aimerait pas autant que moi votre nourriture, ce serait assez pour inspirer le dégoût moral, etcetera, etcetera.» Bon, une bonne chose de faite ! Je relève le nez, satisfait, me renligne sur mon départ, quand soudain mon attention se dirige sur une affichette posée au mûr juste au dessus du livre de commentaires, affichette que je n’avais pas vu jusqu’alors… Horreur… J’ai le temps de lire deux phrases avant que la gêne ne me monte au visage «En la mémoire de Jacques Machin, tout ceux qui l’ont connus savent que bla bla…» C’était en fait un genre de recueil en mémoire d’un type qui avait sans doute eu un rapport avec l’endroit, de son vivant, mais pas dutout un livre de commentaires !!! Je ne pouvais pas simplement arracher la page en douce, il y avait des commentaires écris plus haut avant le miens, ainsi qu’au recto -sans doute des commentaires bien plus profonds que le miens-… Je suis sortie de là discrètement tout en imaginant la tête des pauvres gens qui allaient lire quantités de messages émouvants avant de tomber sur le commentaire le plus weirdo qui soit, au sujet de chiottes puantes qui devraient être rénovées…