C’est Jean Dion qui me l’a appris : nous avons perdu un frère. Le Weekly World News est mort, sûrement victime d’un complot extraterrestre. Je pleure des larmes amères. Me voici condamné à lire Le Courrier international. Mais gardons espoir… Le Weekly World News est mort ; vive Intoxicated press !
Là-bas nous attendait Ramone Vitesse, assis sur sa bécane, la crête dans le vent (précisons que Ramone Vitesse, ce drôle d’oiseau, n’est pas un gallinacé, mais une sorte de punk anarchiste père de famille et propriétaire à Cowansville). Ramone Vitesse, c’est un peu un super héros : il a été de toutes les guerres (pour être si punk aujourd’hui) et, parfois, il se transforme en Bibliovélo. Il enfourche alors sa bécane, à laquelle il accroche une remorque débordant de livres, et il part à travers la ville (jadis Montréal, aujourd’hui Cowansville) à la recherche de jeunes avec qui il discute, auxquels il prête des livres et qu’il incite à « faire des choses » : écrire, dessiner et – pourquoi pas ? – autoproduire des fanzines. Ramone nous a donc – stupidement – invité dans son patelin afin de pervertir la belle jeunesse de nos régions en lui montrant ce qu’est un fanzine et en l’incitant à en produire (« C’est facile, man, tu pognes du papier, tu plies, tu découpes, tu colles pis tu broches »). Il s’agissait d’un atelier ambulant portant sur la réalisation de fanzines. Alors que nous marchions dans la ville, Mjack trouvait la réalité un peu floue : au réveil, il n’était pas parvenu à mettre la main sur ses lunettes (je lui laisse le soin de vous expliquer pourquoi). Je lui décris le décor : l’impressionnante concentration de restaurants grecs au centre-ville, de très rares passants, des maisons victoriennes directement sorties d’un roman de Mazo de la Roche, un mystérieux graffiti : « Tout ce qui est blanc n’est pas bon à manger »… La bécane de Ramone grinçait en roulant. Nous croisâmes des jeunes ayant d’autres choses à faire avant d’aboutir au skate park de Cowansville. Les skaters du coin aiment bien Ramone qui les a aidés à faire des pochoirs de logos de marques de skates. Je ne sais trop par quelle magie, il les convainc de faire un fanzine avec nous, drette là, sur le champ, assis sur une rampe de skate. J’en profite pour écrire les aventures de Julia Kristeva au skate park ; Mjack fait de jolis dessins ; une jeune fille explique comment faire pousser ses cheveux avec de l’eau. En fin de journée, on a même croisé un couple qui a dessiné à deux mains une chauve-souris dans le fanzine. Cet exemplaire unique du Fascicule du FAS sera exposé à la bibliothèque de Cowansville qui est située sous une rue (on entend les voitures rouler au-dessus quand on s’y installe pour lire La Semaine), en face du centre d’achat. Dans l’autobus qui nous ramenait à Montréal, j’ai réalisé que j’avais distribué des fascicules « spécial Julia Kristeva » (auteur du roman d’aventures Le Samouraï) à des skaters de douze ans. J’espère que leurs parents vont les surprendre entrain de livre un dialogue entre Euj et Nism. Avant qu’on parte, y’en a un qui m’a dit, avec une lueur de sincérité dans l’oeil : « C’est vraiment cool ce que vous faites les gars. » Cool is class war.
Ça ne me dérange pas d’y aller, dans l’espace. De rester des dizaines de semaines à fixer un point invisible du cosmos, à pourchasser des pièces d’échec flottantes, à démonter puis remonter le système de guidage… non, vraiment, ce n’est pas cela qui m’effraie. Le problème, ce n’est pas l’approvisionnement en yogourt de l’espace, ni les 30 jours à glander sur un gros cailloux rouge à chercher des bibittes microscopiques, non. Piloter un quad sortit d’une boîte de Construx, that’s cool; jogger dans une roulette pour hamster géante, ça m’intéresse; apprendre le swahili en discutant avec un voyant lumineux, voilà qui m’enchante. Ce qui me chicotte, voyez-vous, c’est, pour le dire en langage officiel : les половое сношение. Autrement dit, il nous manque un Kamasutra de l’espace, qui traiterait tout ce qui touche les affaires matrimoniales, en plus bien sûr de résoudre les difficiles questions techniques relatives à l’acte lui-même. Des efforts ont été faits en ce sens déjà, et cet article a pour objectif de lever le voile sur la zone d’O, une fois passé la couche d’ozone.
Tout d’abord, il convient de remarquer que l’espace est le paradis des adeptes du bondage. On joint l’utile à l’agréable en joignant les poignets et les chevilles aux parois du dortoir, car on évite du même coup bien des dérives. La dérive ne présente, soit dit en passant, pas que des inconvénients: un cumshot peu parcourir des distances vertigineuses. Ensuite, il faut noter que l’asphyxie occasionnée par le port d’un casque a pour effet de précipiter l’orgasme. Enfin, il faut toujours tenir compte de la possibilité de voyeurisme du troisième type. Mais on passe déjà à une autre perversion.
Rien de plus dérangeant qu’un coup de fil quand on tire un coup. Mais, dans l’espace, en mission, que faut-il faire ? Décrocher à tout prix ? Des instructions envoyées par Huston peuvent être capitales : «Mars500, vous allez heurter un météore», ou parfaitement insignifiantes «capitaine Amygdale, nous avons reçu vos échantillons d’urine…etc.» il n’y a pas moyen de définir ses priorités (d’ailleurs, je suis persuadé qu’après deux mois de voyage, plus personne ne prend les appels). 
Imaginez que vous travaillez à réparer la coque du vaisseau et qu’il vous semble soudainement entrevoir une lueur à travers la visière de votre coéquipière russe, par ailleurs un brin fatiguante dans son p’tit suit en aluminium: «Camarade Irina, vous êtes pas mal cute, retrouvez-moi vite dans le sas que je vous montre mon bras canayen». Oui mais une fois là, il faut encore vous déshabiller. Et je parie que de peler une combinaison spatiale, ça doit mettre un temps fou, assez du moins pour démobiliser le hardi cosmonaute (sans compter qu’une fois retirer la combinaison intersidérale, il faut enfiler la combinaison intersurrénale)
Cependant, je ne peux m’empêcher de croire qu’il y a bien un septième ciel. Une bonne mise à feu, assuré par un souper romantique éclairé aux reflets rougeoyants du distant Corps Céleste, sens de notre mission, assure une percée dans la fine atmosphère de frénésie érotique, tandis que l’on approche inexorablement du Grand Volcan bouillant où la nacelle ira plonger… Ou bien juste une petite vite dans le cockpit?
Irina, nous sommes liés par un dessein cosmique, comme deux étoiles d’une lointaine constellation.

« Même les stars sont essouflées et suent en faisant de l’exercice. »
(édition du dimanche 19 août 2007, p. 24)
(Veracruz n’est pas au Canada. Aussi cette entrée constitue-t-elle une entorse, une jambette, un sabotage, une claque dans face, etc., à la superbe catégorie Mourir au Canada. En revanche, comme l’histoire qui suit se déroule « d’un Océan à l’Autre », i.e. de l’Atlantique au Pacifique, on s’est dit qu’il y avait là une magnifique fable canadienne et matière à une très belle leçon de bilinguisme. Donc si puriste, s’abstenir.)
Les vagues de l’Antlantique faisaient ce pour quoi elles étaient conçues : onduler et se briser sur la plage en flacottant. Puis le soleil s’est subitement écrasé contre le Golfe du Mexique et tout le monde s’est mis à vomir à l’unisson, à la manière d’un quintette de tubas, débutant dans le répertoire classique. Et pourtant, le vieil indien zapotec de Oaxaca nous l’avait dit: « n’allez pas à Veracruz, vous allez tous y mourir ! » Peut-être parce qu’il était fin saoul, peut-être que parce qu’il lui manquait une jambe, peut-être parce qu’il n’avait qu’un oeil et que celui-ci nous fixait drôlement… reste qu’on ne l’a pas cru. Et nous avons eu vachement tort !
Le véritable problème de l’indigestion de voyage (aussi appelée la fidèle gastro) est, selon les experts, de ces choses qu’il faut d’emblée situer dans le champ de la «vraie» psychanalyse. Elle s’explique en trois mots par une hypertrophie du surmoi. En effet, ce n’est de vomir et de chier (comme je pisse sur les femmes infidèles) qui posent problème, c’est d’être vu en train de faire ces gestes au demeurant fort naturels et beaux. C’est la honte de l’enfant qui fait pipi dans ses culottes et qui doit affronter le regard culpabilisateur du père. C’est l’embarras du jeune matelot qui a laissé échapper la chaîne de l’ancre et qui doit aller prévenir le capitaine - un bourru - que l’ancre a coulé à pic. Bref, mourir de déshydration n’est pas grave (ça permet même de rester mince), tant que personne ne vous voit en train de vous répandre en tortillas sur fond de coucher de soleil.
Veracruz (située à la manière d’un truisme dans l’État de Veracruz) a ceci de particulier qu’elle est une destination touristique fréquentée uniquement par les Mexicains, donc zéro gringos dans les parages. Fin juillet, les Mexicains débarquent en rangs serrés et prennent d’assaut les hôtels et les plages. Conséquence : partout, toujours, à chaque instant, de manière continue et ininterrompue, les toilettes sont occupées. Pas moyen d’être diarrhétique en paix, plus moyen de se laisser passer la bactérie en toute intimité ou alors, il faut accepter de subir le regard horrifié des autres êtres humains à votre sortie de l’isoloire. Il vous faut accepter de mourir en silence.
Et pour ce qui est de mourir, j’y ai cru ! Les crampes vous prennent au moment où vous ne vous y attendez pas, à la manière de contractions masculines qui provoquent force grimaces et rictus embarassés. Puis, quand elles sont rendues aux cinq minutes et que vous êtes dilaté à 10 cm, il est vachement trop tard… Plus moyen de courir jusqu’à l’hôtel, c’est du tout cuit, prêt à servir. Reste l’océan, mais encore là, une bonne dose de courage est nécessaire compte tenu que l’eau est translucide et que des enfants, innocents par définition, y jouent au water-polo…
Il reste aussi la possibilité de rester dans la chambre d’hôtel. Mais cette apparente solution n’est….euh… qu’apparente et se trouve immédiatement voidée si vos compagnons de voyage sont malades en même temps que vous. À la manière d’un horrible choeur grec (ayant mangé de la tsatsiki jaunâtre), commence une passablement lamentable bataille de coqs pour la conquête de la salle d’eau, bataille qui se termine bien souvent par la sortie précipitée du perdant (ou du plus gentleman) à la recherche effrenée d’une alternative rapprochée.
Mais là où tout se corse et où, véritablement, on sépare les hommes des enfants, c’est quand il faut prendre un autobus pour une durée de 12 heures, disons dans les montagnes, sur une route pavée par une équipe d’ivrognes qui, à la pointe du fusil, ont décidé de se mettre en arrêt de travail. Ce sont dans ces moments-là que tu vois si Dieu est avec toi ou contre toi. S’il est de ton bord, tu t’endures les coliques jusqu’aux passagères haltes routières, déciminées çà et là dans ces déserts de cactus; sinon, tu visites la porte arrière, celle qui ferme mal et qui donne à penser à un séjour à l’intérieur d’un camion de vidange, en moins joli…
Bref, on est là, bousculés de tous bords dans le bus, souffrants dans le bas-ventre, pissants des petites giclées de caca dans son dernier boxer propre, en train de conjecturer sur l’amour que l’on porte au papier-cul, quand, sans avertissement, le bus stoppe. « Bonne nouvelle ! » : nous pensions que les freins, ben, y en avait pas ! Mais en regardant mieux l’environ, on se rend vite compte qu’il s’agit en fait d’un barrage militaire.
Rentre dans le bus un militaire, plus jeune qu’il ne faut, vêtu d’un survête de camouflage (inefficace dans un autobus) et d’un énorme M-16 probablement prêté par les Américains, toujours intéressés à bien paraître quand bien même ils ne sont pas là. Le jeune a genre 15 ans et demi, ce qui, de mémoire d’homme, est beaucoup trop jeune pour fouiller des bagages. Il nous demande de nous sortir le cul de nos sièges, ce qui resterait raisonnable en temps normal, mais qui demeure inadmissible en temps de chiasse. Péniblement, de peur de se faire buter par un jeune con à la moustache potentiellement touffue, nous nous exécutons et nous sortons du bus.
Être assis, lorsqu’on chie, est naturel. Mais être debout, lorsqu’on ne chie pas et que toute communication entre le cerveau et les sphincters est perdue, représente une épreuve que je ne souhaite même pas à Luke Skywalker (non, lui je lui souhaite de faire un peu de temps dans une prison fédérale, juste voir combien de temps il tiendra). Bref, nous voilà forcés, tous, de sortir du car. Comme chacun sait, les millitaires viennent en bande, pareils que les orties, ce qui fait que nous nous retrouvons devant dix hommes, vêtus dignement à la manière de canards obéissants, qui nous proposent, fusil d’assault à l’appui, de sortir nos valises et de les ouvrir sur le champ.
Les sympathisants du F.A.S. le savent : la peur est un puissant agent constipatoire. Sauf que «trop c’est comme pas assez» et, de nous tous, un seul dépassa sa limite fécale et se répandit dans ses shirts à la manière d’un ouragan sur les côtes de l’Alabama… Cet incident fut rendu possible par le fait que cet homme (que je ne nommerai pas, à moins bien sûr que quelqu’un n’insiste) était le plus gentleman d’entre nous et avait pris plaisir à faire passer quelqu’un d’autre avant lui aux toilettes de l’hôtel. La gentillesse est inexplicable quand vient le temps d’être sérieux. Aussi, il dut expliquer l’immondice qui tachait son pantalon en disant que « la bouffe mexicaine n’est pas ce qu’elle était et je m’ai échappé ».
Et puis soudainement, les millitaires se sont mis à rire, à rire, à rire…
Puis, après avoir ri, les millitaires se sont esclaffés, puis ont pouffé, puis se sont bidonnés, puis se sont moqués. Ce qui fait que, eux-mêmes, en pointant la déconfiture de l’homme sale, ils ont pissé dans leurs culottes tous autant qu’ils étaient. Puis, réalisant cet écart au code de conduite de l’armée et comprenant du même coup que l’homme est imparfait et que nul - même le plus brave - n’est à l’abri d’une fuite, les millitaires nous ont laissé partir vers l’horizon, souhaitant que, jamais, on ne revienne les faire chier.
Extrait des Mémoires de moi-même par Julia Kristeva
Tome XIV, Chapitre XXXVII
(…) autant que mes mamelles laiteuses. Évidemment, je me repandis en excuses en signifiant au serveur que j’étais, en quelque sorte, enceinte. C’est dès lors que j’aperçu Phillippe Sollers, là-bas au fond de la salle, assis dans un coin de verdure artificielle et de guirlandes en forme de dragon, la bouche luisante et l’oeil passionné, en train de dévorer une petite cordillière de côtes levées à l’ail. Il me faisait signe de sa main valide, l’autre étant occupée à porter à sa bouche davantage de cette viande qui unie dans le dégoût Juifs et Musulmans. Je me précipitai vers lui, ventre au vent, renversant tables, chaises et repas, aussitôt attrapés au vol par les soixante deux mille serveurs du restaurant, et l’embrassai sur la bouche, découvrant le goût collant et l’arôme inexplicable de ce plat typiquement maoïste.
« Ju-ju ! » articula Sollers et extirpant de sa bouche une poignée d’os rougâtres.
« Je meurs de faim ! Quand ces serveurs se décideront-ils à venir me servir ? »
« Mais Ju-ju, ici tu noteras que les serveurs sont surtout des désserveurs. Ne l’oublie pas, nous sommes dans un buffet. »
« Comment ? Personne pour me servir? Mais alors, je fais comment pour me sustenter ? »
« Tu me laisses faire mon bébé, je te monte une assiette ! »
Je pris ce temps pour méditer la devise “All you can eat” inscrite sur le mur et pour jauger sa portée et son importance pour la Chine pré-révolutionnaire. Elle me rappela l’avidité avec laquelle Zhou Enlai et Mao Zedong parvinrent à contrôler la Chine continentale, avidité qui formait un parfait écho à nos luttes, sur Paris, lorsque je participais comme hobby aux Jeunesses Rouges Stalinistes. Soudain, je vis un homme s’approcher de moi. Cet homme était vêtu comme le père - présumé - de l’enfant que je portais, mais il avait une énorme tête-d’eggrolls. Puis, de derrière le egg-roll, apparut Philippe Sollers, le sourire aux lèvres, portant une assiette plus grosse que nature surchargée de tchicken flyd lice, de nouilles sautées aux crevettes, de poulet soo-gui, de shangai noodles, de rouleux frits, de pattes de poulets aux arachides, de dumplings au brocoli, de dim-sum variés et d’une pointe de pizza!!!
« Et puis, Madame la Bulgare a-t-elle faim? »
« Philippe Sollers, serais-tu devenu l’idiot que tu as toujours au fond été? Tu as assez de bouffe pour nourir un petit pays d’Afrique! N’as-tu pas compris que nous n’avons plus les moyens de nous payer de telles excentricités?!? Mes livres ne se vendent plus et toi ton travail d’escorte finit même par nous coûter de l’argent, à cause de tout le matériel japonais….! »
« Mais c’est all inclusive ! On peut en prendre comme on veut et on peut même retourner plusieurs fois ! Ça fait deux jours que je couche ici ! »
Lorsque j’entendis ces mots, le temps se dilata comme la pupille du bourgeois lorsque les camarades lui lancent un pavé. Ça fit « Aaaaaaallllll Inccccclluuuuuuusiveeeeee » et en un instant jaillirent en moi les souvenirs de Cuba, ce paradis socialiste honni, et les images d’une énorme bouteille de rhum qui, une seconde, est à moitié pleine et, la seconde d’après, est à moitié vide… Je revis ce jeune homme basané (mais était-il si jeune ou c’est moi qui vieillit?) qui, me plottant d’une main, profita de mon inconscience pour me voler ma dignité et… mes cartes de crédit. Je me rappelai ce poste de police où je passai une nuit havanaise, touchée par mille femmes prisonnières comme moi…
« Juliaaaaaaa ? »
J’ouvris les yeux pour voir le regard attendrissant de Philippe (qui n’avait pas cessé de manger ses petites côtes levées) et ceux des ambulanciers qui m’amenaient sur une civière vers d’autres lieux. En background, le propriétaire du restaurant et sa femme nous regardaient à la manière mandarine et, dans leurs yeux, je vis qu’ils remerciaient le ciel que Phillippe Sollers, maintenant connu dans Chinatown comme l’Ogre de Vincennes, quittait enfin l’environ…
Les annales du FAS comptent vingt-deux auteurs ayant publié un total de cinq cent dix-sept articles classés dans vingt-sept catégories et auxquels sont associés mille sept cent cinquante-neuf commentaires sans compter ceux (très nombreux) qui s’envolèrent un jour tragique au gré des vents analogiques du cyberespace. Certains auteurs ne comptent qu’une seule publication à leur actif, un nombre considérable de commentaires ne commentent absolument pas les articles auxquels ils sont associés et plusieurs catégories sont sous-utilisées. Nos textes se réfèrent les uns aux autres, regorgent de liens intertextuels qui renvoient souvent à des écrits aujourd’hui perdus, car publiés sur l’ancien site des Annales du FAS. De nombreux articles furent annoncés sur nos pages, mais ne virent jamais le jour ; je pense entre autres aux innombrables séries avortées, aux textes-feuilletons qui ne connurent jamais de conclusion (les connaîtront-ils un jour ?) comme M. en croisière, les aventures de Sylvius Albinus, le Best-Seller ou les chroniques de la stupidité en région.
Les annales du FAS forment un amalgame chaotique de textes disparates dans lequel seul l’initié sait (ou fait mine de savoir) se retrouver. S’y côtoient poésie pure et médiocrité à l’état brut, littérature des poubelles et grands moments de philosophie expérimentale s’acharnant à expérimenter l’inexpérimentable. Nos rares publications papier apparaissent alors comme de vaines tentatives d’organisation du FAS, comme une réunion logique d’articles apparemment liés, car appartement aux mêmes familles thématiques souvent très abstraites (pensons, à ce propos, au récent numéro « spécial Hé, hé, hé… »). Il faudra un jour qu’un chercheur du Laboratoire de métaphysique expérimentale trace un tableau représentatif du FAS, une sorte de vaste toile d’araignée aux fils brisés ou un gigantesque poulpe aux tentacules entortillées…
Je l’ai déjà dit ailleurs, l’histoire du FAS ne date pas d’hier : elle est longue et complexe et ses exégètes ne s’entendent ni sur son origine, ni sur son évolution, et ne se risquent surtout pas à envisager sa fin, bien que, pour moi, le FAS ne puisse que s’autodétruire, soit en se déchirant pour se disséminer dans l’univers, soit en se s’invaginant – par excès autoréférentiel – jusqu’à l’implosion.
Il y a quelques années, je me trouvais à Cluj-Napoca où je devais prononcer une allocution dans le cadre d’un colloque consacré aux rapports étroits qu’entretiennent littérature et entomologie. Après l’événement, je me retrouvai à prendre un verre avec Felicia, une entomologiste roumaine dont le regard avait l’éclat des mille facettes des yeux d’une mouche. Je lui parlai de l’oeuvre oubliée du poète albanais Thrank Spiroberg, lui-même amateur d’insectes. Elle me dit : « N’est-il pas un des auteurs présumés du mythique Paroles de vase parfois appelé Conversation entre un bernard-l’ermite et le fantôme du capitaine Avery et, plus rarement, Soupirs des profondeurs ? » Je ne sus lui répondre et perdis le fil de la conversation, tandis que j’étais peu à peu obnubilé par son regard. Je ne la revis jamais.
Il y a peu, de passage à Budapest, j’étais plongé dans un bassin d’eau chaude en compagnie d’un ami magyar. J’avais l’esprit embrumé par l’air vaporeux de la pièce et le vague à l’âme. Je ne sais trop pourquoi, je pensai alors à Felicia et racontai ce qu’elle m’avait dit sur l’oeuvre présumée de Thrank Spiroberg. Mon ami magyar était déjà familier avec cette histoire : « J’ignore qui est l’auteur du texte, me dit-il, mais une légende raconte qu’un de ses auteurs supposés l’aurait entièrement tatoué sur sa peau (à moins qu’il ne l’ait fait sur la peau d’un autre), la couvrant de ses lettres. C’était un homme mince, presque rachitique. L’histoire dit toutefois que des troubles endocriniens le firent bientôt souffrir d’obésité endogène : il grossissait de jour en jour, sa chair se boursouflait, sa peau s’étirait et le texte qui y était tatoué s’étendait au même rythme qu’elle ; ses phrases s’allongeaient, de nouveaux mots s’y traçaient… Après sa mort, on le dépouilla. Sa peau fut arrachée de sa chair, puis tannée : on en fit un parchemin. Divers groupes sectaires luttèrent pour en prendre possession : on disait qu’il contenait de rares secrets, des réalités auparavant dissimulées dans l’espace entre les mots, mais révélées par l’extension du texte. Au gré des luttes, le parchemin aurait été déchiré en plusieurs morceaux et disséminé de par le monde. » Thrank Spiroberg fut-il l’auteur du texte ? Je l’ignore. La légende racontée par mon ami magyar repose-t-elle sur des faits véridiques ? Je n’en sais rien. Mais si tel était le cas et si – comme on le suppose souvent – Thrank Spiroberg fut un activiste fondateur du FAS, peut-être faut-il voir dans son oeuvre l’ancêtre des Annales du FAS ou – du moins – une création mutante qui lui ressemble.
Victimes de notre succès, nous venons tout juste de rééditer le fascicule du FAS spécial «Julia Kristeva», dont le deuxième tirage atteint les cinquante exemplaires (non-numérotés et sous-distribués) et qui comprend des textes tirés des catégories «entomologicae bestiare» et «cool is class war». Le numéro spécial «non-apprivoisable et non-domesticable» sera réédité sous peu. Peu habiles de nos mains, nous nous entaillons souvent les doigts en découpant nos fanzines et j’ai encore des morceaux de broche sous les ongles. Nous sommes des martyrs. Notre cause est vaine, mais nous souffrons pour elle. Saint-François d’Assise se roulait dans les ronces par amour pour son Dieu ; nous nous bousillons la santé en passant des nuits blanches à boire des litres de café en découpant et brochant sans répit des fanzines publiés à nos frais. FAS vaincra !
C’est dit, le prochain fascicule du FAS sera un spécial «baleiner l’imbaleinable». Il s’agira ici de répondre à la question fondamentale posée par Zepoulpe dans son article «Mon ami Willy» enfin adapté au théâtre. Nous pourrons, par la même occasion, nous demander si l’on peut branlouiller l’inébranlable, prendre le pouls du zepouple ou palper le galbe du pape. Il s’agit de questions complexes sur lesquelles les chercheurs du Laboratoire de métaphysique expérimentale se penchent déjà. Chers sympathisants du FAS, je vous invite ici à publier des textes sur le sujet, à développer ces idées, à faire du prochain fascicule du FAS un haut lieu de savoir, un pic philosophique frôlant les trous noirs de la métaphysique.
Et comme disait l’autre : « Hé, hé, hé… »
Il est intéressant de constater que quand vous demandez à Google Maps de vous proposer un itinéraire de Montréal, QC à Sao Paolo, Brésil, la machine vous envoie jusqu’à Miami Beach et ensuite, à l’étape 31, vous encourage et je cite, à « traverser l’Atlantique à la nage; distance 9207 km ».
Je ne sais pas vous, mais il me semble que voilà là une mission parfaite pour Amygdale, A.K.A Ironman, non?